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Les femmes mises au ban du développement

27.01.2020 - 18:23
A la veille du sommet de Davos où le gratin des décideurs économiques mondiaux s’est donné rendez-vous à l’occasion du World Economic Forum qui entamera ses travaux aujourd’hui, Oxfam a publié  son rapport annuel intitulé : « Celles qui comptent : Reconnaître la contribution considérables des femmes à l’économie pour combattre les inégalités ».
Dressant le bilan des inégalités économiques existantes, l’ONG britannique a mis en lumière le fait qu’en 2019, les milliardaires du monde, au nombre de 2.153 personnes, se partageaient plus de richesses que 4,6 milliards de personnes et que les 22 hommes les plus fortunés d’entre eux  possédaient plus de richesses que l’ensemble de la population féminine d’Afrique.
Selon l’ONG britannique, près de la moitié de la population mondiale vivrait avec moins de 5,50 dollars par jour, et le rythme de réduction de la pauvreté a ralenti de moitié depuis 2013.  
Ce clivage profond s’appuie sur un système économique sexiste et injuste qui a mis un pouvoir et des richesses considérables entre les mains d’une élite fortunée, notamment en exploitant le travail des filles et des femmes et en violant leurs droits de façon systématique.  
Si au sommet de l’économie mondiale se trouve une minorité de personnes incroyablement riches, poursuit Oxfam, à sa base, des filles et des femmes (surtout celles vivant dans la pauvreté et issues de groupes marginalisés) assument chaque jour l’équivalent de 12,5 milliards d’heures de travail de soin non rémunéré et bien davantage encore pour des salaires de misère.
Leur travail est pourtant essentiel dans nos communautés. Il est le gage de familles épanouies et d’une main-d’œuvre productive et en bonne santé.
Selon les calculs d’Oxfam, la valeur de ce travail pour l’économie serait d’au moins 10.800 milliards de dollars, chiffre qui, bien qu’effarant, reste sous-estimé ; la véritable valeur étant nettement supérieure.
Pourtant, les avantages financiers reviennent principalement aux plus riches, dont la majorité est constituée d’hommes. Ce système injuste exploite et marginalise les filles et les femmes les plus pauvres tout en augmentant les richesses et le pouvoir d’une élite fortunée.  
Plutôt que d’étoffer les programmes sociaux et les dépenses pour investir dans les services de soin et lutter contre les inégalités, les pays augmentent les impôts de la frange pauvre de la population, réduisent les dépenses publiques et privatisent l’éducation et la santé, en suivant souvent les recommandations d’institutions financières comme le Fonds monétaire international (FMI) qui ont eu des répercussions négatives sur les femmes et menacent d’exacerber les inégalités.
De plus, la crise climatique alourdit d’ores et déjà le fardeau pesant sur les femmes.
On estime qu’à l’horizon 2025, jusqu’à 2,4 milliards de personnes pourraient vivre dans des zones où les réserves d’eau sont insuffisantes. Les filles et les femmes devront donc parcourir à pied des distances toujours plus longues pour collecter de l’eau. Le changement climatique réduira également la quantité de denrées alimentaires produites et les maladies seront plus nombreuses, ce qui accentuera la pression et la somme de temps demandée aux filles et aux femmes, qui devront assurer la charge de travail supplémentaire et y consacrer encore plus d’heures dans leur journée.
Qu’en est-il au Maroc ? La situation des femmes y est-elle meilleure, pire ou aussi peu reluisante ?
A s’en tenir aux statistiques publiées par le Haut commissariat au plan à l’occasion de la dernière Journée internationale de la femme, celles-ci représentaient en 2018 un peu plus de la moitié de la population du Maroc (50,1%) et 2017, 18,4% des chefs de ménage étaient des femmes dont 22,8% vivaient seules, 65,6% étaient analphabètes et la majorité (75%) inactive.     
Selon les données de l’Enquête nationale sur l’emploi de 2018, le taux d’activité des femmes était d’à peine 22,2% au niveau national. Il représentait en termes relatifs un peu moins que le tiers de celui des hommes (70,9%). De plus, les femmes subissaient le chômage plus intensément que les hommes. Leur taux de chômage, en continuel accroissement, demeurait largement supérieur à celui des hommes (14 contre 8,4% en 2018).
L’activité féminine se caractérisait aussi par sa précarité. En 2017, près de 40,5% des femmes actives occupées (contre 9% d’hommes) étaient des aides-familiales qui ne touchaient aucune rémunération. Aussi, seuls 8,9% des employeurs et 14,1% des indépendants étaient des femmes.
De plus, la fille rurale demeure particulièrement défavorisée en matière d’accès à l’éducation. En dépit des avancées que la fille rurale a réalisées au niveau du primaire, son accès aux autres cycles de l’enseignement demeure encore limité.
En effet, son taux net de scolarisation au primaire a atteint, en 2017-2018, 101,55 % contre 96,2 % pour les filles urbaines, 98,5 % pour les filles au niveau national et 102,54 % pour les garçons ruraux. Cependant, son taux de préscolarisation était, pour la même année, de 25,4 % contre 53,9 % pour les filles en milieu urbain, 41,6 % pour les filles au niveau national et 40,5 % pour les garçons ruraux.
Au niveau du collège, le taux net de scolarisation des filles rurales était de 39,73 % contre 80,15 % pour les filles urbaines, 62,62 % pour les filles à l’échelle nationale et 40,46 % pour les garçons ruraux.
 Au niveau du secondaire qualifiant, ce taux est de l’ordre de 12,48 % contre 57,39 % pour les filles urbaines, 38,1 % pour les filles au niveau national et 19 % pour les garçons ruraux.
Ces contre-performances sont dues, entre autres, à un très fort abandon scolaire des filles rurales, notamment au niveau du collège. En effet, leur taux d’abandon atteint 6,9 % au primaire contre 4,7 % pour les citadines, 1,7 % pour les filles au niveau national et 5,4 % pour les garçons ruraux.
Au niveau du collège, ce taux est 4 fois plus important que celui des filles urbaines et deux fois plus que celui des filles à l’échelle nationale (16,8 % contre 4,8 % et 8 % respectivement).
Par ailleurs, la population féminine rurale comptait encore, en 2014, pas moins de 60 % d’analphabètes contre 31 % des citadines, soit du simple au double.
La femme rurale accuse également un déficit en termes d’accès aux services de santé. Si le taux de mortalité maternelle a été ramené, au niveau national, à 72,6 décès pour 100.000 naissances vivantes et à 44,6 décès en milieu urbain, son niveau demeure encore élevé en milieu rural, avec 111,1 décès.
De plus, la femme rurale bénéficie de moins d’opportunités de participation à la vie économique du pays, selon le HCP.  Même si les indicateurs de l’emploi féminin sont relativement meilleurs en milieu rural qu’en milieu urbain, les activités professionnelles des femmes rurales restent peu valorisantes. En 2017, le taux d’activité des femmes rurales a, en effet, atteint 29,6 % contre 18,4 % pour les femmes en milieu urbain et 22,4 % pour les femmes au niveau national. Leur taux d’emploi est de l’ordre de 28,7 %, largement supérieur à celui des femmes urbaines (13,8 %) et à celui des femmes au niveau national (19,2 %).
De même, avec 3,1 %, le taux de chômage des femmes rurales reste faible par rapport aux femmes citadines (25 %) et à l’ensemble des femmes à l’échelle nationale (14 %). Par branche d’activité économique, la féminisation de l’emploi en milieu rural prend de l’importance dans les deux secteurs de « l’agriculture, forêts et pêche » et  de « l’artisanat », avec un taux de 35,4 % et de 22 % respectivement.
En outre, malgré le recul observé de la pauvreté au Maroc, ce phénomène, dans sa forme monétaire, touche davantage les femmes rurales que les femmes citadines, avec respectivement un taux de 25,3 % et 7,5 % en 2001 et de 9,5 % et 1,7 % en 2014 (pour l’ensemble des femmes, ce taux est passé de 15,2  % en 2001 à 9,2 % en 2007, pour se situer à moins de 5% en 2014).
De même, si la vulnérabilité a enregistré une baisse importante durant la période 2001-2014, la situation des femmes rurales reste plus vulnérable, avec un taux de 19,4 % en 2014 comparé au taux de 7,8 % pour les femmes citadines et de 12,4 % pour l’ensemble des femmes au Maroc.
Que faire donc pour pallier cette situation ? Prendre les recommandations d’Oxfam pour argent comptant et les mettre en application après les avoir adaptées au contexte marocain ? Il en est au moins une qui transcende toutes les autres et qui pourrait cadrer à merveille avec notre situation au cas où nous aurions la volonté politique et l’engagement qu’il faut.
L’extrême richesse étant, en fait, symptomatique d’un système économique défaillant, des mesures doivent, en effet, être prises avec diligence pour combler radicalement le fossé entre les riches et le reste de la société et privilégier le bien-être de l’ensemble des citoyens. Ce qui induit la mise à contribution des grandes fortunes, une taxation plus juste des hauts revenus, la sanction de l’évasion fiscale et de l’enrichissement illicite.
» Source de l'article: liberation

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