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Art & Culture

La philosophie n’est pas une réflexion aride réservée à des élites intellectuelles

19.11.2019 - 20:04
L’engouement du public pour les questions philosophiques ne s’est pas démenti depuis le lancement de la « Nuit des philosophes », un événement majeur de la programmation culturelle de l’Institut français au Maroc.
La sixième édition de ce magnifique rendez-vous, célébré à Rabat et à Casablanca, à quelques jours de la Journée mondiale de la philosophie qui aura lieu le 21 novembre courant, a une nouvelle fois confirmé cet engouement.
Dans une ambiance détendue, le public venu nombreux a pu vivre des moments exceptionnels d’échange et d’ouverture, en français et en arabe, aidé sans doute aussi par la thématique générale du « Partage » choisie pour cette sixième édition.
Directrice générale de l’Institut français du Maroc, Clélia Chevrier Kolačko n’est nullement surprise de l’enthousiasme du public. « La Nuit des  philosophes attire chaque année des milliers de personnes et je dirais que cette année ne dément pas ce succès », a-t-elle déclaré dans son discours inaugural faisant remarquer que l’amphithéâtre Belmahi, où se tenait la conférence inaugurale, était plein « à craquer jusqu’au dernier rang. »
Le moins que l’on puisse dire, c’est que « La Nuit des philosophes » – 2019, qui se voulait aussi riche voire plus en partage que les précédentes éditions, a vraiment drainé du monde. Surtout du beau monde, serait-on tenté de préciser, qui a pris très tôt d’assaut l’amphithéâtre Belmahi de la Faculté des sciences de l’Université Mohammed V à Rabat pour assister à la conférence inaugurale.
Alors que les organisateurs s’activaient à mettre les dernières touches pour donner à cette soirée le rayonnement qu’il mérite, de nombreux jeunes et étudiants, professeurs, curieux et invités avaient choisi d’envahir très tôt les lieux, espérant ainsi trouver la bonne place pour ne surtout pas rater les premiers échanges de la soirée.
Un beau monde que l’on retrouvera tout au long de cette soirée dans les différents espaces devant accueillir les échanges et débats suscités par le thème de cette année et que les organisateurs avaient décliné en quatre sous-thèmes, « La terre en partage et partager la terre », « Partager le travail, le repos et les loisirs », « Partager le pouvoir et les richesses » et « Le partage du savoir »,  clairement inscrits dans l’actualité, soulignera la DG de l’Institut français dans son allocution.  
Animée par les commissaires Dominique Meda et Mohamed Doukkali, respectivement philosophe et sociologue française et professeur marocain du département philosophie à l’Université Mohammed V à Rabat, la conférence inaugurale a réuni un public divers, jeune, passionné ou amateur venu échanger autour de la thématique du partage.
Une thématique que se sont chargés de décortiquer plus de trente-cinq intervenants dont de grands penseurs, philosophes et artistes venus de France et du Maroc confronter points de vue et opinions autour du sujet central.
S’il peut faire référence à un acte de division, donc de séparation, « le terme de partage fait aussi signe vers ce qui est réalisé en commun -partager une émotion, un spectacle, un repas – ou vers la gratuité du don », souligne Dominique Méda.
Commissaire des « Nuits des philosophes 2019 » et, par ailleurs, directrice IRISSO à l’Université Paris Dauphine, la philosophe et sociologue française a affirmé que « cette ambigüité constitutive est propice à la réflexion, notamment en ce moment particulier où la permanence de conditions de vie authentiquement humaines sur terre (selon l’expression du philosophe Hans Jonas) semble ne plus être assurée et où l’inégalité dans la répartition des revenus, des patrimoines, des chances et des accès atteint des sommets ».
Impressionnée par la forte présence des jeunes à cette manifestation, la philosophe a confié qu’elle aimerait qu’« ils retiennent que nous devons agir très vite en matière de dimension écologique de notre crise et qu’il faut absolument tenir ensemble la question sociale et la question écologique ». Car, a-t-elle soutenu : « On ne résoudra pas la question écologique si on ne combat pas les inégalités ».
De son côté, Clélia Chevrier Kolačko a assuré que « la philosophie n’est pas une réflexion aride réservée à des élites intellectuelles. C’est au contraire une discipline concrète qui aborde des questions du quotidien et sociales : qu’est-ce qu’on veut actuellement de notre terre ou de notre société ? Ce qui est bien le  sens de la thématique du partage que nous avons choisie ».
Elle pense que « cela intéresse tout le monde de réfléchir à la manière dont on souhaite partager la terre qu’on a reçue en partage, les richesses, le pouvoir, notre temps entre la famille, le travail, les loisirs », poursuit-elle.
Mais au-delà de tout, « ce qui est important pour nous, c’est justement d’amener les jeunes et moins jeunes à venir prendre plaisir à la philosophie », assurant que l’Institut français du Maroc est ravi de pouvoir continuer à inviter et initier un large public à philosopher. »
Soulignons que le public a par la suite pu suivre des conférences thématiques, des conversations entre philosophes, des dialogues entre philosophes et intellectuels issus des sciences sociales. Des moments suivis d’échanges avec le public  dans une ambiance conviviale.
Notons enfin que de public pouvait en parallèle à cette manifestation découvrir l’exposition « L’eau au cœur de la science » réalisée par l’Institut de recherche pour le développement.
Libé : L’engouement des jeunes pour la philosophie ne se dément pas depuis le lancement de ce rendez-vous. A-t-il pu influencer le choix de cette édition ?
Dominique Meda : Cela a sans doute influencé notre  choix. L’année dernière, j’avais été très émue et touchée par la présence des lycéens et du coup, je me suis dit qu’il fallait vraiment inviter des gens capables de pédagogie. C’est-à-dire de parler à un large public tout en étant rigoureux bien sûr et capables de discuter avec ces jeunes.

Cette édition est marquée par une présence féminine importante. Quelle en est la raison?
Effectivement, j’ai essayé d’amener un certain nombre de femmes parce qu’elles commencent à avoir des positions importantes en France et à être écoutées. On pourrait aussi dire que les femmes apportent des choses différentes, « Une voix différente» comme le suggère le livre de Carole Gilligan (Editions Flammarion).
Il me semble que les femmes, quand elles accèdent à des positions élevées, amènent des types de questions qui n’étaient pas là auparavant quand seuls les hommes occupaient la place publique. Parce exemple,  comment on réconcilie le travail et la famille.
Cela me parait important. Parce que, selon la manière dont vous partagez les tâches domestiques à la maison, vous allez permettre ou pas aux femmes d’accéder à la sphère politique, publique et intellectuelle.

Qu’espériez-vous que les participants à cette Nuit des philosophes, notamment les étudiants, retiennent de cette sixième édition ?
J’aimerais qu’ils retiennent que nous devons agir très vite en matière de dimension écologique de notre crise et qu’il faut absolument traiter ensemble la question sociale et la question écologique. Parce qu’on ne résoudra pas la question écologique si on ne combat pas les inégalités.

Propos recueillis par A.B

Libé : La philosophie est souvent perçue comme une discipline complexe. Comment l’IF du Maroc compte changer  cette image?
Ce qui est important pour l’Institut français, c’est d’amener  les jeunes et moins jeunes à prendre plaisir à la philosophie, se dire qu’elle n’est pas une réflexion aride réservée aux seules élites intellectuelles. Au contraire, c’est quelque chose de très concret qui aborde des questions du quotidien et d’ordre social : qu’est-ce qu’on veut actuellement de notre terre, de notre société et c’est bien le  sens de la thématique que nous avons choisie : le partage.
Je pense que cela intéresse tout le monde de réfléchir à la manière dont on souhaite partager la terre qu’on a reçu en partage, les richesses, le pouvoir, notre temps aussi entre la famille, le travail et les loisirs. Tout cela c’est des questions qui agitent tous et toutes et je pense qu’en cela la philosophie peut nous aider à réfléchir sur notre place dans le monde et à agir différemment.

La Faculté des sciences abrite pour la deuxième fois cette Nuit des philosophes. Quel est l’intérêt de l’organiser en ce lieu ?
Tout lieu en soi a un intérêt. Ce qui nous intéresse, c’est d’abord ce lien entre philosophie et sciences. Puis remettre la philosophie au sein de la Faculté des sciences,  c’est ce qui a intéressé aussi la faculté elle-même. Le doyen de la faculté était très  intéressé par cette proposition, lui-même souhaitant que les étudiants réintègrent la philosophie dans leur pratique quotidienne des sciences.

La nuit des philosophes donne lieu à de riches échanges entre le public, les étudiants et les lycéens.  Quelle suite donnez-vous à ces débats?
Nous organisons des débats d’idées au sein de toutes les antennes de l’Institut français, ce qui permet à tous ces jeunes et moins jeunes de continuer à s’intéresser, s’informer et réfléchir à certaines des thématiques abordées dans le cadre de cette soirée. Ils peuvent aussi faire des recherches dans nos médiathèques pour obtenir de plus amples informations et, pourquoi pas, décider d’étudier la philosophie. Pour nous, ce qui compte c’est cette ouverture vers la philosophie.

Qu’espériez-vous que les étudiants retiennent de cette édition ?
La possibilité de tout questionner, de réfléchir à ce qui nous entoure, de changer des choses et avancer dans sa propre réflexion, sa manière d’agir dans le monde. C’est aussi de se dire que le partage en soi n’est pas juste une notion unique, mais qu’il ouvre énormément de thématiques.

Propos recueillis par A.B

» Source de l'article: liberation

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