Revue de presse des principaux journaux Marocains

Art & Culture

Honneur aux justes

09.06.2020 - 14:49
J’ai tardé à réagir après le décès de deux grandes personnalités du monde politique et culturel de notre pays. Non pas que la mort de deux des figures les plus emblématiques du paysage culturel et politique marocain ne m’ait pas secoué comme la majorité du peuple marocain et au-delà, mais juste parce je voulais éviter la précipitation et me contenter d’un « j’aime » ou d’un commentaire insipide. J’ai préféré laisser s’exprimer tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin ces personnages, même ceux qui avaient réussi un jour à se mettre subrepticement à côté d’eux pour prendre une photo-souvenir, la caution de la connaissance patentée. Pour ma part, je ne connaissais personnellement ni l’une ni l’autre sinon leur notoriété publique. L’une, Marie-Louise Belarbi, que j’avais croisée à maintes reprises dans les Salons du livre : l’autre, Abderrahmane El Youssoufi, que j’avais salué à deux reprises dans les coulisses du Théâtre national Mohammed V, la première fois lors de la belle performance de ma fille Myriam quand elle avait écrit et interprété un petit spectacle comique dans le cadre de Peace and Child, organisé justement par la primature sous la supervision de l’un de ses conseillers Monsieur Driss Guerraoui. Abderrahmane El Youssoufi était monté dans les coulisses pour saluer les participants, particulièrement ma fille qui avait fait une prestation remarquable à propos des petites campagnardes. La seconde fois, après le spectacle de l’une des grandes figures du théâtre marocain, Touria Jabrane, Al Aïta Aalik (L’appel est pour toi), un spectacle le concernant bien évidemment. Ainsi, pour l’une comme pour l’autre, la culture était l’occasion de nos rencontres. Mais qu’importe ma petite personne, l’essentiel est ailleurs. 
Marie-Louise Belarbi, originaire de Casablanca, la fondatrice de la librairie Carrefour des livres et co-directrice de la maison d’édition Tarik avec Bichr Bennani, s’en est allée le 28 mai à l’âge de 91 ans à Tanger où elle résidait désormais. Elle avait longtemps accompagné « nos lectures » et milité pour une meilleure circulation des idées. Abderrahmane El Youssoufi, quant à lui, est originaire de Tanger, une grande figure du nationalisme marocain et ancien Premier ministre ayant conduit le gouvernement de l’alternance de 1998 à 2002, est décédé le lendemain à Casablanca à l’âge de 96 ans. Drôle de chiasme!
Marie-Louise Belarbi est considérée dans l’espace culturel marocain comme une pionnière dans le domaine du livre et de la lecture, une « mama livre » appréciée et respectée de tout le monde parce que non seulement enracinée dans le pays d’adoption au point de s’y dissoudre totalement mais parce qu’ouverte à tous les vents, indifférente à la parole discriminatoire, aidant et conseillant les uns et les autres sans ménagement, avec la générosité des vrais passeurs des idées. 
La mort de Si Abderrahmane El Youssoufi a ému le peuple marocain qui lui a rendu un hommage digne des grands chefs d’Etat, malgré les restrictions qu’a imposées le confinement sanitaire à son enterrement. Curieux comme l’absence, lors de la retransmission de la cérémonie de son enterrement, nous renvoyait une présence très forte, la présence de tout un peuple venu accompagner le grand vers sa dernière demeure. Et cette demeure n’était autre que le cœur des Marocains. 
Marie-Louise Belarbi et Abderrahmane El Youssoufi sont des personnages de synthèse. La première, française d’origine, a épousé un Marocain et s’est diluée avec amour et synthèse dans le pays d’adoption, lui offrant son abnégation et son professionnalisme en matière d’édition et de livre (elle travaillait chez Julliard à Paris avant de venir au Maroc) et des enfants de l’art et la culture : Malek traînant sa guitare d’une culture à l’autre tentant de se dissoudre dans l’une et l’autre avec ses mélodies et ses ballades romantiques ; Mounia la journaliste et chroniqueuse de Médi1, omniprésente et fidèle à l’esprit d’analyse et l’érudition de la mère, pour ne citer que les deux car je ne connais pas Myriam, la troisième enfant. 
Abderrahmane El Youssoufi, quant à lui, a épousé une Française, la plus fidèle des fidèles, l’ombre tutélaire se mettant avec humilité derrière le baobab jusqu’à l’oubli. La disparition d’un personnage dont la seule prononciation du nom éveille en chacun de nous ce moment tout particulier de l’histoire du Royaume du Maroc où seule la synthèse des contraires pouvait le sauver de cet « arrêt cardiaque » dont parlait un Roi au seuil de la mort, feu Hassan II, soucieux de la pérennité du régime, de l’avenir d’un pays qui était dans l’expectative et le doute. L’homme de la situation était tout trouvé : Abderrahmane El Youssoufi. Malgré l’opposition de certains partisans du changement copernicien au sein de son propre parti, l’ancien opposant, l’activiste soupçonné d’avoir fomenté des attentats contre le régime, le militant au sein d’un parti qui fut pendant longtemps le plus farouchement opposé au régime, a répondu, sans doute dans la douleur, à l’appel de la raison. 
Ce moment de l’entre-deux, de l’ambivalence par excellence, mettait tout le monde dans l’expectative. Les uns guettant l’aboutissement de ce balancement incertain entre une ère révolue et une autre en devenir, entre un passé dont l’évocation était entachée des pires exactions et un avenir que tout le monde entrevoyait apaisant et prometteur. Et entre ces deux positions contradictoires, voire antinomiques, il y avait un homme qui devait jouer l’équilibriste et se hâter de faire des réformes sociales et politiques pour faire pencher au plus vite la société toute entière vers le consensus et l’apaisement. Ne disait-il pas lui-même, selon mon ami Belaïd Bouimid, cet intellectuel au long court, que « la force d’une nation réside dans sa réconciliation avec son passé et sa bonne lecture de son présent, et ce pour édifier un avenir plein de réussite et de progrès » ? 
Abderrahmane El Youssoufi savait que toute transition démocratique se devait de procéder, d’un côté, à la fermeté d’un leader politique que tout le monde attendait au tournant et de l’autre, à des réalisations par doses homéopathiques pour ne pas perdre la face devant l’Histoire. Une alternance consensuelle pour ménager le chou et la chèvre et de nombreuses réalisations concernant la femme, les droits humains, les infrastructures culturelles et autres, … 
Deux personnages. Deux monuments de la vie culturelle et politique du Maroc moderne ont laissé des empreintes indélébiles dans nos mémoires. Je ne saurais terminer ce petit voyage dans le royaume des idées sans ces deux témoignages d’une vérité apaisante. 
Celui de Layla Chaouni, directrice de la maison d’édition Le Fennec qui dit : « Il y a quelques années déjà que tu nous préparais à ce départ, cet aller simple, mais existe-t-il un apprentissage pour un voyage sans retour ? », Non ! je dirais. On l’apprend souvent à nos dépens : la mort est consubstantielle à la vie certes, mais la trace des grands ne s’efface pas. Marie-Louise a laissé derrière elle des écrivains auxquels elle avait mis le pied à l’étrier, des professionnels du livre qu’elle avait formés et un nombre incalculable d’amis qui la respectaient et l’aimaient. Comme Layla Chaouni, ils porteront sa voix jusqu’à l’extinction des faux-semblants. 
Celui de Tahar Benjelloun, notre grand écrivain et chroniqueur, qui résuma en des mots simples mais percutants et pleins de vérité et de justesse. « Un homme, dit-il, qui aimait son pays, l’a servi et ne s’est jamais servi. C’est rare par les temps qui courent ». En effet, probité, abnégation, intégrité, loyauté, sont des valeurs qui ont déserté le champ politique et qu’Abderrahmane El Youssoufi avait fait siennes. 
Marie-Louise Belarbi et Abderrahmane El Youssoufi n’ont pas quitté ce pays. Ils sont présents et le resteront dans l’âme de tout Marocain patriote et serein qui luttera pour que ces valeurs re-colorent notre paysage politique et culturel.
» Source de l'article: liberation

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