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Art & Culture

“Nulle part loin de toi” de Mamoun Lahbabi

18.02.2019 - 00:01
“Nulle part loin de toi”, le roman de Mamoun Lahbabi, publié aux éditions Orion (Casablanca, 2018),  jette un regard particulier sur l’étrangeté et l’exil, sur ce sentiment de perte dans un monde voué à l’aberration, figé dans ses codes archaïques, et sourd aux injonctions du renouveau incarné par la nouvelle génération. La fraîcheur de la jeunesse dorée casablancaise contraste avec la léthargie des adultes embourbés dans les codes immuables de la morale et de l’esprit de caste. Choix narratif hautement significatif, l’imbrication des récits au sein d’une histoire globale, à savoir l’idylle d’Imane et d’Idir, nous permet une plongée époustouflante dans les recoins les plus sombres de cette frasque sociale intrigante. C’est ainsi que Rabéa, la mère d’Imane, ne cesse de réprimander sa fille à cause de son amoureux berbère. L’esprit de caste et le racisme minent les familles bourgeoises – souvent d’origine fassie. La force des stéréotypes résonne dans les plus infimes détails du quotidien de ces familles en dehors de l’histoire, inconscientes de l’évolution en cours, notamment parmi les jeunes. Les parents sont en déphasage avec leur progéniture qui, elle, est, a contrario, profondément avide de liberté et animée par des sentiments altruistes, hautement philanthropiques. Le roman exalte ainsi les espoirs des jeunes, via la figure de l’antithèse; à travers cet effet de miroir structurant le récit, les jeunes renvoient une image complètement inversée aux adultes et donnent, par là, une leçon magistrale du vivre-ensemble et de la solidarité. 
Sur le plan narratologique, la question du point de vue y est spécialement révélatrice, car toute cette immersion dans la « bonne société » est rendue possible par le truchement d’une conscience tourmentée, celle d’une jeunesse en souffrance, s’efforçant tant bien que mal de survivre aux agissements désastreux des parents. Ici, un lycéen se suicide, là, un autre se mure dans la solitude et ne trouve soutien que chez ses camarades débonnaires que le poids des apparences et la puissance démoniaque de l’argent ne semblent pas – encore — pervertir. La société sclérosée pervertit, anéantit et pousse à la négation jusqu’aux adultes eux-mêmes. C’est ce que révèle la fin tragique d’Alia, la mère de Miriem, victime de ce sentiment dévastateur d’étrangeté ; elle cherche refuge dans la retraite silencieuse, l’ascèse solipsiste, avant de se suicider, dans un ultime choix « esthétique », comme si la mort était l’unique échappatoire au déterminisme social. 
Les personnages, victimes de ce déterminisme social, multiplient les solutions pour en alléger le poids écrasant. Cela va de l’amitié, la quête d’une famille de substitution, à la littérature et l’imagination. Ainsi en est-il d’Imane qui, face à la frivolité d’une mère entièrement vouée au masque et au culte des apparences – Rabéa est en effet un personnage intrigant dans la mesure où elle apparaît dépourvue de toute épaisseur psychologique, au point de se confondre avec les masques cosmétiques dont elle se couvre souvent le visage – n’a de compensation possible que l’univers imaginaire des pages de romans. Elle s’ingénie à réécrire l’histoire tragique d’Emma Bovary en inventant une suite plus radieuse. Cependant, ces tentatives échouent face à l’implacable réalité dont la dure loi rattrape incessamment les protagonistes. L’on est amené à voir dans ce roman l’incarnation de l’implacabilité tragique puisqu’il se solde par la mort prématurée, brutale, inattendue d’Idir. Ironie du sort que cette mort sans préavis, en pleine fusion amoureuse, déjouant l’attente du lecteur, emporté qu’il est par l’univers féérique de l’idylle amoureuse ; ironie du sort puisqu’Idir, prénom signifiant « vivant » en amazigh, trépassera subitement, en brisant encore une fois toute herméneutique onomastique.  
Par ailleurs, les commentaires du narrateur rappellent, à bien des égards, l’esthétique balzacienne. En effet, des aphorismes ponctuent le récit en lui donnant une dimension philosophique. Cette vision surplombante est à la fois orientation de lecture et prophétie implicite. On a l’impression que le narrateur, tout en brossant le tableau resplendissant d’une romance ayant tous les ingrédients du succès anticipe la fin tragique, exaltant ce sentiment cynique caractéristique de la modernité. L’exaltation d’un réel intransigeant est le fin mot de cette histoire. Peut-être serait-il plus judicieux de se déprendre d’une répartition des personnages en bons et mauvais. La stratification axiologique ne semble pas adéquate à cet égard : il n’y a ni victime ni bourreau, ou plutôt il n’y a que des victimes d’une réalité sociale et existentielle transcendante que l’acuité narrative met au jour. A ce propos, Rabéa, figure peu sympathique, est elle-même victime de son appartenance. De même, le repentir de Rachid qui se décide, in fine, à se racheter en entreprenant la reconquête de ses amours perdues et en se défaisant d’handicap de la morale sociale,  nous conforte dans cette hypothèse. Nous empruntons l’ultime prière du Christ sur la croix – « Père ! Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font» pour blanchir définitivement les personnages de tout procès moralement accusateur. C’est que l’on ne choisit pas son milieu car celui-ci nous façonne et nous dépasse ; y échapper irrévocablement revient à se nier dans le suicide. Il n’y pas d’autre baume possible à la cruauté du réel, social et existentiel, que la solidarité intersubjective, l’exaltation poétique de l’amitié et de l’amour. Telle est la leçon que nous livrent les jeunes du roman qui se dressent, face aux valeurs surannées d’un monde obsolète, comme l’incarnation d’un monde meilleur se profilant, déjà, à l’horizon. 
Ce tableau majestueusement brossé de la réalité marocaine contemporaine réussit, en somme, le passage de la surface des apparences aux profondeurs existentielles, d’où ce savant mélange de la satire sociale et de l’analyse psychologique, porté par le phrasé fluide et la style attachant de Mamoun Lahbabi. 
 
» Source de l'article: liberation

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