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Economie

Pourquoi le chômage résiste à la baisse

02.03.2016 - 10:25
Pourquoi le chômage résiste à la baisse
1 mars 2016
Salah Agueniou (1100 articles)
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Pourquoi le chômage résiste à la baisse

Sur les quinze dernières années, l’offre d’emplois a été supérieure à l’offre de travail. Le gros des ces emplois ont été créés sur le premier tiers de cette période. Le volume de la population en chômage a baissé de 15 000 par an en moyenne.

Quand on observe les statistiques économiques, sociales et démographiques, la question de l’emploi ou du chômage apparaît sous un jour nouveau. Dire par exemple que l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois ou que le niveau du chômage est faible ou élevé n’est que partiellement exact. Pour autant, ceci ne devrait pas conduire à nourrir quelque suspicion à l’endroit des statistiques officielles sur le marché du travail, mais à prendre en compte les données qui les accompagnent sur les aspects démographiques, sociaux et économiques. Bref, le sujet est infiniment plus complexe que ne le disent les acteurs politiques, ici comme ailleurs, souvent pressés de brandir des slogans simplificateurs.

Quelques chiffres, en valeur absolue, pour planter le décor: sur les quinze dernières années, soit entre 2000 et 2015, l’économie nationale a créé une moyenne annuelle de 122 267 emplois; la demande de travail (ou la population active) a, elle, augmenté chaque année de 107 600 actifs en moyenne sur la période ; la population en chômage a conséquemment baissé chaque année d’environ 15 000 chômeurs en moyenne. En proportion, le taux de chômage a ainsi baissé de 13,2% en 2000 à 9,7% en 2015.

En examinant dans le détail cette évolution, à partir de la série sur le chômage publiée par le HCP, on s’aperçoit que la baisse s’est produite presque en totalité sur le premier tiers (2000-2005) de cette période. Sur les deux tiers restants, le taux de chômage est pratiquement resté au même niveau (autour de 9,6/9,7%). D’aucuns pourraient se demander, à juste titre, pourquoi le mouvement de baisse du chômage s’est arrêté ou a ralenti à partir de 2006/2007. Tout simplement parce que, à partir de cette date, les changements, à l’œuvre mais encore imperceptibles, dans les structures de l’économie aussi bien que dans la configuration démographique du pays ont commencé à produire des effets désormais de plus en plus visibles sur l’emploi et donc sur le chômage. En effet, si les créations d’emplois sur le premier tiers de la période 2000-2015 pouvaient atteindre jusqu’à 390 000 postes par an, comme en 2003, ou 338000 comme en 2004, elles deviendront par contre de plus en plus maigres sur le reste de la période. Si bien qu’en 2012, 2014 et 2015, par exemple, on n’en a créé respectivement que 1000, 21000 et 33000 emplois. Mais cette chute vertigineuse du volume de l’emploi créé n’est vraie qu’en termes de solde, ce qui est tout de même différent que de dire que l’économie ne crée pas de l’emploi. L’économie crée des emplois, de plus en plus de qualité, et dans le même temps détruit des emplois de moindre qualité. Il se trouve que le marché du travail est dominé par l’emploi non ou peu conforme aux normes de l’emploi décent (telles que définies par le Bureau international du travail). Par conséquent, quand un emploi de qualité est créé, ce sont souvent plusieurs autres de moindre qualité qui disparaissent. L’exemple de l’industrie est à cet égard édifiant. Sur les quinze dernières années, ce secteur a créé en moyenne 1 000 emplois nets par an, et, ce faisant, sa part dans l’emploi total a baissé de 13,2% à 11,1% sur la période, selon le HCP. Présentés ainsi, ces chiffres peuvent laisser croire que l’industrie est complètement sinistrée. La réalité est tout autre : selon le HCP toujours, l’industrie a créé 10 000 emplois chaque année en moyenne (4 000 dans la branche de l’industrie alimentaire, 4 000 dans la branche «travaux de métaux, fabrication de meubles et industries diverses» et 2 000 dans l’industrie automobile, fabrication de machines et appareils électriques); mais en même temps, elle a perdu 9 000 postes par an en moyenne dans la branche «textile, bonneterie et habillement». Cela montre clairement que l’industrie se modernise, gagne en productivité, ce qui, mécaniquement, condamne à la disparition (progressive) les activités traditionnelles à fort contenu en main-d’œuvre peu qualifiée, comme le textile par exemple. On peut en dire à peu près autant de l’agriculture, dont le poids dans l’emploi total a baissé de 45,9% en 2000 à 38,96% en 2015. Et ce recul est le résultat d’une conjugaison de deux phénomènes: celui de la mécanisation du secteur, d’une part, et l’exode de la population rurale vers les villes et l’extension des périmètres urbains, d’autre part.

CQFD : la modernisation de l’économie a probablement un coût qui peut s’avérer élevé pour les économies en transition, en particulier celles où l’éducation, la formation, le savoir pour tout dire, n’imprègnent pas encore l’ensemble de la société. Et ce coût porte un nom : le chômage.

Mais alors, diront d’aucuns, pourquoi le taux de chômage (et non pas le volume des chômeurs) a, comme souligné plus haut, stagné depuis une dizaine d’années ? Deux explications possibles. La première est que les emplois perdus dans l’industrie et l’agriculture sont compensés par des créations importantes dans le secteur tertiaire. Le HCP nous informe en effet que ce secteur a créé une moyenne de 83 333 emplois par an au cours des quinze dernières années ; ce qui en fait le premier pourvoyeur d’emplois au Maroc : il est à l’origine de 68% des emplois créés entre 2000 et 2015 et détient 40,5% de l’emploi total en 2015 au lieu de 34,7% en 2000.

La modernisation de l’économie produit du chômage !

Le deuxième secteur qui a profité des emplois nouveaux créés entre 2000 et 2015, c’est le BTP : 30 000 postes en moyenne créés sur la période. Et encore, n’eût été la crise qui a frappé le secteur en 2012 (-21 000 postes), en 2013 (-50 000 emplois) et en 2014 (stagnation), les créations auraient été beaucoup plus élevées. Avant la crise en effet, soit entre 2000 et 2011, le BTP a créé une moyenne de 47 000 emplois nets par an.

Bref, la stagnation du taux de chômage au cours des dix dernières années est à mettre, en partie, sur le compte du «transfert» des emplois de l’industrie et l’agriculture vers les services et le BTP. Première explication, donc. La deuxième explication est, elle, d’ordre démographique et social, voire sociétal. Les statistiques du HCP montrent en effet que l’offre de travail, sur la période considérée, a évolué à un rythme inférieur (107600 par an en moyenne) à celui de la population en âge de travailler (381 200 personnes par en en moyenne). Il en résulte que le taux d’activité a chuté de 53,1% en 2000 à 47,4% en 2015. Soit dit en passant, les taux d’activité dans le monde, notamment dans les pays développés, frôlent les 80%. Cette baisse du taux d’activité, en même temps qu’elle réduit la pression sur le marché du travail, est aussi un indicateur de l’accès de plus en plus grand à l’éducation. La preuve, en 2000, le taux d’activité des jeunes âgés de 15 à 24 ans était, tenez-vous bien, de 45,8% ; il est de 30,5% en 2015. Cela veut dire qu’il y a quinze ans, près de la moitié des jeunes de 15-24 ans étaient soit en emploi soit au chômage ; surtout en emploi. C’est pourquoi, d’ailleurs, le gros des emplois était, est toujours occupé par des sans-diplômes : 73,7% en 2000, plus de 60% en 2015.

Outre la scolarisation, la baisse du taux d’activité est également à lier à la faible participation des femmes : le taux d’activité des femmes a en effet baissé de 28,1% en 2000 à 24,8% en 2015. Surtout, la part des jeunes femmes âgées de 15 à 24 ans dans la population active féminine a chuté de plus de dix points, passant de 27,5% à 17% sur la période considérée. Bien entendu, il y a une part de l’effet scolarisation dans cette baisse du taux d’activité des femmes, mais sans doute aussi des considérations d’ordre culturel, propres à l’ensemble des pays arabo-musulmans, maintes fois évoquées ici.

Moyennant l’ensemble de ces facteurs, il est difficile de prévoir un reflux substantiel du taux de chômage sur le court terme ; et même peut-être sur le moyen terme. La stratégie nationale pour l’emploi, une fois implémentée, n’y pourra pas grand-chose et ses promoteurs ne prétendent pas d’ailleurs qu’elle réglera le problème en peu de temps. C’est une affaire d’évolution générale, de l’économie comme de la population.

GRAPH-OUV-ECO

– Population en âge d’activité : 24,965 millions

– Population active : 11,83 millions

– Population active occupée : 10,68 millions

– Nombre de chômeurs : 1,148 million

– Nombre d’emplois créés entre 2000 et 2015 : 1,834 million, soit une moyenne de 122 267 par an

– Part des emplois non rémunérés: 22,5% contre près de 30% en 2000

– Part des actifs occupés n’ayant aucun niveau scolaire : 32,9% en 2014 contre 43% en 2000

» Source de l'article: lavieeco

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