Le Sahara entre craintes et appels de Moratinos
Ils sont deux ministres des Affaires étrangères de deux puissances européennes. Miguel Angel Moratinos pour l'Espagne et Bernard Kouchner pour la France.
La séance de travail qui les a réunis il y a quelques jours, outre leur coopération bilatérale, a porté essentiellement sur la situation inquiétante qui sévit au Sahel et, par conséquent, sur le conflit du Sahara. Non qu'il y ait cause à effet dans l'esprit des deux diplomates, mais les analystes ont de plus en plus tendance aujourd'hui à établir un lien entre l'état de fait de «non-règlement» du conflit du Sahara et la menace terroriste qui plane sur la région à partir du Sahel, transformé en «no man's land» investi par les éléments d'Al-Qaïda. Et c'est peu dire qu'ils y voient comme un spectre qui menace directement le Maghreb et l'Europe. Leur déclaration tombe à point nommé, elle illustre aussi la conviction que l'Union européenne se fait de l'impératif de régler le différend du Sahara. Miguel Angel Moratinos a déclaré, suite à ses entretiens avec son homologue français, que «le gouvernement espagnol estime nécessaire de parvenir, à travers des négociations sous l'égide de l'ONU, à une solution juste, définitive et durable à la crise du Sahara».
Certes, ce n'est pas la première fois que les dirigeants espagnols en appellent solennellement à une solution sous l'égide des Nations unies et qu'ils plaident en faveur de négociations. La nouveauté, en revanche, réside à présent dans le fait que ce sont deux ministres des Affaires étrangères européens et non un seul, de surcroît appartenant à deux pays plus ou moins impliqués historiquement dans le conflit, qui viennent de prendre une position commune. Miguel Angel Moratinos a souligné que « L'Espagne et la France ont la même vision concernant le conflit du Sahara et si ce contentieux venait à être résolu, la question du Sahel serait réglée elle aussi ».
Une telle volonté de mettre en exergue la similitude franco-espagnole à propos de ce conflit s'inscrit, en effet, dans le double souci de contribuer à son règlement définitif, mais aussi également à enrayer les menaces d'un terrorisme rampant, de plus en plus actif et ciblé de préférence sur les pays d'Europe et la France en particulier. La coopération en la matière entre Paris et Madrid s'élargit de nos jours, et ce n'est pas un hasard, au domaine de la défense et de la sécurité. Si, jusqu'à présent elle était concentrée sur une riposte concertée et organisée autour des activités des groupes armés comme l'ETA, elle semble prendre d'autres dimensions. La région du Maghreb, que quelque treize kilomètres seulement séparent de l'Europe, constitue depuis toujours une « zone stratégique » qui, comme l'on dit, prolonge la « profondeur » du Vieux continent.
Sensibles plus que d'habitude à la montée irréversible des activités d'Al-Qaïda de l'autre côté de la Méditerranée, les gouvernements européens sont à présent plus qu'interpellés. A leurs yeux, il y a longtemps que des liens plus que probants sont établis entre le polisario et l'organisation terroriste, celle-ci devenant une sorte de « bras armé » de celui-là. Que l'Espagne et la France élèvent aujourd'hui la même voix et mettent en garde les uns et les autres, que leurs deux chefs de la diplomatie procèdent à une déclaration commune dont la solennité est à la mesure de la gravité de l'enjeu, nous en dit long sur le degré à la fois de l'inquiétude exprimée et de la prise de conscience qui s'impose à eux.
Or, toute analyse de ce phénomène reste tributaire d'un souci méthodologique : la situation qui prévaut au Sahel avec son cortège de violences et d'agressions est, d'une certaine manière, la résultante du blocage qui caractérise le processus de règlement du conflit du Sahara dont la lourde responsabilité incombe, ni plus ni moins, à la mauvaise volonté du gouvernement algérien. On aura beau dire, mais si ce dernier revenait à la raison et prenait en considération les risques que le pourrissement de l'affaire du Sahara implique, de réaliser ensuite qu'au-delà, il y a « feu dans la demeure » avec la propagation des menaces terroristes, proférées et perpétrées, et qu'enfin la sécurité collective dans la région dépend d'une réponse concertée des gouvernements de la région, alors la « problématique globale » sera surmontée. Et, comme l'a dit Miguel Angel Moratinos « des garanties de stabilité dans la région seront données et mettront un terme aux différentes menaces auxquelles est confrontée cette zone ».
Le terrorisme, et l'Algérie en a été la victime ciblée, n'épargne désormais aucun pays et aucun groupe. La riposte pour le combattre et, pourquoi pas, le conjurer réside dans une volonté affichée des gouvernements de la région et des pays de l'Union européenne à mettre en uvre une stratégie de lutte efficiente et cohérente. Or, jusqu'à nouvel ordre, un voile d'une grave opacité semble couvrir la région avec une farouche détermination à braquer le projecteur sur le seul polisario, défendu bec et ongles par le gouvernement algérien, alors que sa collusion évidente avec Al-Qaïda est plus que patente et prouvée.
Quand bien même ils recouraient à des finauderies diplomatiques, les ministres espagnol et français des Affaires étrangères ne se sont pas fait faute de dénoncer le lien entre le blocage de l'affaire du Sahara et la prévalence, plutôt la montée des activités de l'organisation terroriste. S'ils attirent le regard sur cette « zone grise », transformée en terreau de l'activisme et des violences, c'est que la menace n'est plus illusoire, mais bel et bien spectrale, omniprésente et plus que rampante.
Source : Lematin












