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Majid Bekkas. Le jazzman au guembri

04.02.2014 - 12:56

Fusion. Maître incontesté des métissages jazz, blues et gnaoua, il écume les scènes internationales et multiplie les albums. Il reste pourtant méconnu du public marocain, au grand dam des mélomanes.

Engoncé dans sa veste et son béret noirs, sacoche en touches de piano posée sur les genoux, Majid Bekkas cherche ses mots dans le café qui fume entre ses mains. D’habitude, il laisse sa musique parler pour lui. Des Etats-Unis aux clubs berlinois, du festival Jazz à Vienne aux salles du Japon, Bekkas donne des concerts à foison autour du globe. Ajoutez à cela une vingtaine de disques produits par de grands labels de jazz en Europe depuis le début des années 2000, et deux tentatives de distribution ratées au Maroc. A 56 ans, le virtuose du guembri, également directeur artistique du festival Jazz au Chellah, récolte les lauriers de son talent partout où il va… sauf chez lui.

Gnaoui non pratiquant

Surtout, ne le prenez pas pour un maâlem gnaoui. Non pas qu’il déprécie le genre, qu’il a appris à façonner auprès de grands maîtres à Salé au milieu des années 1970, mais « les rituels, les pratiques, les histoires de Mlouk, tout le côté métaphysique de la culture gnaouie » ne lui parlent pas. « Je ne suis pas un gnaoui pratiquant », formule Bekkas, qui préfère s’intéresser aux structures des compositions de cette musique plutôt qu’à ses vertus thérapeutiques. « Je ne me considère pas comme un maâlem parce que je n’ai pas fini d’apprendre », insiste le musicien. C’est pourtant sa maîtrise du guembri, qu’il a dompté après avoir appris le banjo, qui lui a ouvert les portes du succès.

En 1996, la délégation européenne à Rabat se met en tête de lancer le Jazz aux Oudayas, devenu depuis Jazz au Chellah. Elle fait alors appel à Bekkas, alors professeur de guitare classique, pour prendre en charge la direction artistique du festival. Quelques mois plus tard, l’Institut Goethe de la capitale le contacte : le saxophoniste Peter Brötzmann, pilier du free jazz européen, cherche un joueur de guembri pour un concert à Mulhouse. Bekkas ne le connaît pas. Biberonné au son américain, le musicien de Salé ne jure que par John Coltrane et Miels Davis, cultive son amitié avec Randy Weston, découvre à peine le jazz du Vieux continent. « Je ne connaissais ni sa musique ni son parcours. Lorsqu’il a appris que je jouais avec lui, Xavier Matthyssens, l’autre directeur artistique du Jazz aux Oudayas, m’a dit : il te faut jouer jour et nuit pendant deux mois si tu veux partager la scène de Brötzmann pendant deux heures ». Survenu par hasard, ce baptême international tracera le parcours de Bekkas, devenu aujourd’hui le maître des fusions jazz. Depuis plus de dix ans, il enchaîne les projets, fait partie du Joachim Kühn Trio et mène son propre Majid Bekkas African Jazz Trio par-delà le monde.

De l’agriculture à la culture

Parce qu’au Maroc, la musique ne fait pas vivre son homme, Majid Bekkas a sagement suivi une carrière de documentaliste. Diplômé de l’Ecole des sciences de l’information en 1981, il passe deux années de service civil à l’Institut agronomique de Rabat. De l’agriculture, il passe à la culture, et travaille au ministère pendant 25 ans, « jusqu’à ce que je profite du départ volontaire, qui m’a sauvé la vie », raconte Bekkas. C’est que les entrailles du département de la Culture ont de quoi désillusionner un artiste. C’est peut-être pour cela qu’il n’a jamais demandé de subventions à l’Etat, évoluant en parallèle des circuits officiels.

Pour Bekkas, 2014 s’annonce remplie : il jongle entre trois albums, sortis ces dernières semaines. Laâfou, (mal) distribué au Maroc, Voodoo Sense, avec le trio Joachim Kühn, et surtout Al Qantara, son album « le plus accompli », déjà dans les bacs européens. Si sa discographie n’est pas disponible au Maroc, c’est que l’homme s’est heurté, à chaque tentative de distribution, à l’incompétence des labels existants. Quant à la scène, celle qui le reçoit le plus au Maroc est celle du festival dont il est le directeur artistique. En 2013, il a joué à Mawazine, « mais c’est la seule soirée qui n’a pas été diffusée à la télé ». S’il ne prononce pas le mot boycott, Bekkas le pense très fort. « Si ma musique n’est pas au niveau, il faudrait que je le sache, histoire d’expliquer aux gens qui me programment à l’étranger qu’ils se font arnaquer, ironise-t-il. Arte et Mezzo diffusent mes concerts… Je dois être une sacrée imposture ! »

» Source de l'article: telquel

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