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Suicide. La fin d’un tabou ?

25.03.2014 - 18:16

Parler du suicide ne peut aller de soi. Parce qu’il nous renvoie à notre propre finitude, à nos angoisses, le suicide dérange. Dans notre société, fortement marquée par le religieux, on préfère souvent le cacher. En parler est pourtant le meilleur moyen de prévenir ou de panser les plaies.

Ce jeudi 13 février à Casablanca, le grand théâtre du Studio des arts vivants fait presque salle comble. En haut des marches, un groupe de jeunes ados, filles et garçons, vous accueille tout sourire. Ils ont entre 14 et 17 ans et « militent » déjà. Du moins font-ils l’apprentissage du travail associatif. La plupart ont rejoint l’association Sourire de Reda parce qu’ils en connaissaient les membres fondateurs, d’autres parce qu’ils ont eu envie d’agir, d’aider les jeunes comme eux. « Grâce à Sourire de Reda, j’apprends à avoir des responsabilités », explique Maria, 15 ans, qui confie sans ambages avoir elle-même été sujette à « des phases de dépression ». L’association Sourire de Reda est née à la suite du drame vécu en février 2009 par une famille, dont l’enfant, Reda, s’est suicidé à 13 ans et demi. Assez médiatisée et ayant mis en évidence un système de racket au sein de certains établissements scolaires casablancais, cette affaire a sans aucun doute contribué à lever en partie  le voile sur le suicide au Maroc, en particulier celui des jeunes. Pour la première fois en effet, une famille a décidé de communiquer sur le suicide d’un de ses enfants, mettant en garde contre les dangers du mutisme.

Prévenir c’est guérir

Quatre ans et demi après sa création, l’association est pourtant toujours désespérément seule sur le terrain de la prévention du suicide des jeunes. Mais ce soir, justement, la table ronde animée par la reporter Leïla Ghandi va peut-être permettre de faire converger les synergies. Quelque 250 à 300 personnes sont là pour échanger et partager autour de la prévention du suicide des jeunes. Cinq intervenants sont prévus. Julien Franz Durant, psychologue clinicien, évoque certains cas concrets de jeunes en difficulté qu’il reçoit dans son cabinet et la relation de confiance qu’il parvient à instaurer. La pédopsychiatre Nawal Khamlichi explique la complexité de l’âge adolescent, qui correspond à une période à risque, celle d’une transition souvent douloureuse de la dépendance à l’autonomie, avec tout le stress que peut engendrer la peur de l’échec. Meryeme Bouzidi Laraki parle de l’association Sourire de Reda et de sa mission d’intérêt public. Elle prévient : « Si un parent s’inquiète pour son enfant, il est important de faire confiance à cet instinct, d’être prêt à accueillir la parole de l’enfant, sans jugement ni conseils ou questions excessives il est nécessaire d’avoir une discussion. Il faut être prêt aussi à poser la question du suicide si les signes révélateurs de risque suicidaire sont conséquents et à faire appel à des aidants spécialisés ». Amal Hassoun, professionnelle de l’éducation et formatrice en discipline positive, dispense également quelques précieux conseils à une assistance majoritairement composée de parents inquiets : « On s’inquiète souvent beaucoup pour une mauvaise note à l’école, et parfois trop peu quand les résultats scolaires sont bons mais que l’enfant a peu d’amis ».  Abdeljalil Bakkar, lui, est là en sa qualité de président de l’association Initiative urbaine de Hay Mohammadi, et se fait ici le relais de la jeunesse d’un des grands quartiers défavorisés de Casablanca. L’occasion peut-être de rappeler si nécessaire que le suicide n’est pas un « caprice d’enfant gâté » ou le « syndrome d’une jeunesse désœuvrée, déracinée ou acculturée ». Tous autour de la table convergent sur un point essentiel : le meilleur moyen pour prévenir le suicide, reste la communication. Parler de sa souffrance, c’est déjà commencer à la guérir.

Rôle ambivalent des médias

Pour autant, plus que la plupart des autres thèmes, le suicide est un terrain glissant pour les médias : parler de la souffrance des autres sans verser dans le piège du voyeurisme est une contrainte dont s’affranchit parfois le journaliste, sans compter que, certaines études, notamment celles réalisées par le sociologue américain David Philipps, ont permis de démontrer l’existence d’une corrélation entre la hausse du nombre de suicides et la médiatisation d’un cas particulier de suicide. On parle alors de suicide mimétique ou d’effet Werther, d’après le nom du jeune personnage de Goethe, dont les souffrances amoureuses et le suicide final auraient été à l’origine d’une série de suicides au mode opératoire étrangement similaire.

Pour rester au Maroc, plusieurs suicides ont récemment défrayé la chronique, les médias accordant souvent un écho particulier aux cas qui semblent avoir une portée sociale car mettant en lumière une problématique particulière : racket dans les écoles, mariage de jeunes filles à leur violeur, exploitation de petites bonnes, malaise dans certains corps professionnels, etc. L’intérêt grandissant des médias pour les cas de suicide est sans doute également à lier au contexte régional socialement explosif. N’est-ce pas après tout une forme extrême de suicide, l’immolation par le feu, qui a embrasé le monde arabe, avec Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant victime de hogra, dont la mort dramatique a déclenché les manifestations qui ont eu raison du régime de Ben Ali ? En l’absence de statistiques officielles, établir le décompte macabre des morts par suicide, en particulier les cas extrêmes des immolations publiques, reviendrait ainsi pour le journaliste à tenter de prendre le pouls de la société dans laquelle il évolue.

» Source de l'article: telquel

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