Des centaines de migrants affluent au Maroc pour tenter de passer en Europe. À Casablanca, le quartier Ouled Ziane est devenu ainsi l’épicentre de ce mouvement migratoire. Nous sommes entrés dans ce qu’on peut appeler «des camps de survie». Devant la porte d’un ancien terrain de sport en face de la gare routière, un grand véhicule de police est en stand-by. Depuis les 
incidents du mois de novembre entre Subsahariens et habitants du quartier, la police est toujours sur ses gardes pour éviter de nouvelles affrontements. L’accès n’était pas difficile, un jeune homme nous a vite guidés, sous les regards curieux des autres migrants, vers un groupe de personnes plus âgées. Ce sont les chefs représentant les différentes nationalités du camp. Néanmoins, pour avoir des photos, vidéos ou pour enregistrer les témoignages c’est une autre histoire. Durant notre premier jour de visite, nous avons passé plus de deux heures d’attente. «Nous sommes en réunion», nous a annoncé un chef nommé par les migrants maliens. Ce responsable nous a indiqué de l’attendre sur un vieux matelas encrassé sous une installation anarchique en plastique. C’est l’endroit le plus confortable du camp. Juste devant nous, un jeune prépare le repas de midi. Ce n’est pas gratuit. Il vend des plats de riz à 10 dirhams et des morceaux de poulet à 5 DH. De vieilles marmites contenant la nourriture sont ancrées dans le sol boueux. À côté, on a déposé un grand sac en plastique contenant du poulet. Ici, chacun fait comme il peut pour survivre. Durant notre attente, nous avons rencontré un jeune Marocain qui vient chaque jour avec son lot de pain pour le vendre sur place. «Je leur apporte 200 pains le matin et je reviens le soir aussi avec un autre lot», nous confie-t-il. Associé avec un migrant guinéen, ce jeune Marocain préfère traiter avec les Subsahariens, car ils sont «corrects». 
Après presque deux heures d’attente, la réunion n’est toujours pas terminée. Nous devrions revenir un autre jour. 

Pris au piège 
Le lundi 8 janvier, on reprend la route de Ouled Ziane. Sous la pluie et après les fortes averses de la veille, le paysage est encore plus choquant. Le terrain de sport squatté par les migrants subsahariens ressemble plus à un campement «sauvage». Les petites tentes en plastique, pourtant rehaussées par des planches, flottent dans l’eau. Des pieds presque nus fuient les flaques d’eau. Des corps tremblants tentent de se cacher de la pluie en vain. Plus de six personnes, les visages timides, sont accroupies autour d’une petite flamme qui tient à peine au centre de quelques planches mouillées, les pieds presque nus et les voix tremblotantes. Un autre «camarade» tient avec sa main tremblante un parasol cassé en guise de parapluie. «Nous avons passé la nuit debout. À chaque fois qu’il pleut, c’est pareil», nous lance l’un d’entre eux en nous indiquant les petites tentes en plastique qui accueillent chaque soir quatre migrants. «Nous ne pouvons pas sortir, car on risque d’être transférés vers d’autres villes lointaines comme Ouarzazate ou Agadir», nous confie un migrant malien. Les «camarades» qui nous connaissent maintenant sont plus communicants. Ils lancent tous un cri de détresse pour survivre. Dans cet endroit, on trouve une communauté formée par environ 600 hommes de différentes réalités et expériences. Il accueille ceux qui ont rejoint le Maroc depuis de longues années ou il y a quelques jours. Plusieurs d’entre eux portent encore des traces physiques de leurs tentatives de traversée vers l’Europe. En quittant leurs pays, ils ne savaient pas où ils allaient arriver, perdant des frères en cours de route. Mais ils ont un seul rêve : vivre dignement. «J’ai laissé ma famille et mon pays pour suivre un rêve», nous confie un migrant du Sénégal. «Pris au piège», est la phrase répétée par les occupants du terrain sportif. «Jour après jour, la vie devient difficile. Abdourrahmane, Guinéen âgé de 16 ans, qualifie sa situation de grave. On ne peut pas aller à la douche ou la mosquée. Nous demandons aux Marocains de nous aider, on ne peut pas sortir. La première fois, on m’a emmené à Ouarzazate ; avant-hier, on m’a transporté à Agadir. On peut nous demander gentiment de partir. 
«La solution n’est pas de nous transférer à chaque fois dans une ville différente, car on demande de l’argent et on revient», ajoute un migrant éthiopien. Venus au Maroc à pied ou avec des transporteurs clandestins, ces migrants ont passé de rudes épreuves sur la route. Arrivés à Casablanca, Fès ou Rabat, ils pensaient que leurs malheurs étaient derrière eux, mais la réalité est autre. Certains d’entre eux n’osent pas raconter cette misère à leurs familles et de fait ne peuvent pas rentrer chez eux. «Nous avons traversé le désert et risqué notre vie pour arriver ici. Si je raconte ce qui m’est arrivé à mes concitoyens, personne ne me croirait», nous raconte l’un des migrants. «On ne cherche pas les problèmes, plusieurs fois on a attrapé des voleurs poursuivis par la police qui voulaient se cacher chez nous», ajoute un autre. Selon leurs témoignages, l’étau s’est resserré après la bagarre avec les jeunes du quartier Derb El Kebir. «Personne n’est parfait, mais on ne veut de mal à personne. Au contraire, on est très reconnaissants pour l'hospitalité des Marocains», explique un ressortissant ivoirien. 
Selon le ministère délégué auprès du ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale chargé des Marocains résidant à l'étranger et des Affaires de la migration, «les migrants ne souhaitant ou ne pouvant pas s'intégrer au Maroc, ont d'autres options, comme le retour volontaire par exemple. »

Point de vue des habitants
Pour leur part, certains habitants du quartier affirment que ce mode de vie des migrants subsahariens a des conséquences négatives sur eux. «Ces personnes habitent avec nous. On les aide, mais on ne peut pas tolérer qu’ils investissent les quartiers sans respect pour nos traditions et notre mode de vie», souligne un jeune casablancais. Pour Khadija, une autre Casablancaise, «le fait que les migrants subsahariens s’installent en groupe dans les ronds-points ou devant les portes fait peur». Au niveau du quartier Oulfa, certains habitants veulent même déménager à cause de l’installation massive des Subsahariens. «Nos appartements n’ont plus de valeur, car les gens ont peur des regroupements de migrants», nous confie Mohamed, chauffeur de taxi résidant au quartier Farah Essalam. La réponse des migrants est simple. Pour eux, les sorties en groupe sont une garantie pour pouvoir échapper à la police et pour éviter les agressions : «Parfois, on nous prend pour des voleurs ou violeurs et c’est blessant. On jette des bouteilles en verre vides sur nous le soir au camp». «Sans aide, on ne peut pas survivre. Notre désir est de passer en Europe, mais si on peut s’installer au Maroc on le fera». Ce migrant plus âgé que les autres veut mettre en avant la bonne foi envers les Marocains, mais il ne peut camoufler le manque de besoins basiques pour une vie digne. 

Réponse du ministère délégué chargé des Marocains résidant à l'étranger et des affaires de la migration.

«Le Ministère est très préoccupé par les conditions de vie des migrants, qu'ils soient installés à côté de la gare Ouled Ziane, dans d'autres agglomérations urbaines, ou dans les forêts. Nous travaillons actuellement avec le CNDH, l'Entraide nationale et des associations afin de trouver une solution à ce problème. Je rappellerai que c'est exactement pour contribuer à résoudre ce genre de situation – à l'époque, il s'agissait des migrants dans les forêts du Nord, mais pas seulement – que le Royaume du Maroc a, à l'initiative de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, mis en place cette nouvelle politique migratoire, qui est avant tout une politique imprimée de valeurs de solidarité, d'humanisme et de respect de la dignité et des droits de la personne. Dans le cadre de cette politique, nous avons ouvert la possibilité pour les migrants en situation irrégulière d'être régularisés et de pouvoir s'intégrer dans la société marocaine, et de jouir des mêmes droits. La vulnérabilité des migrants en situation irrégulière est une conséquence directe de l'insuffisance de voies régulières de la migration – au niveau régional et inter-régional, et de l'insuffisance des opportunités d'intégration locale, chose sur laquelle nous avons travaillé activement au Maroc. Mais il faut aussi mieux comprendre les dynamiques qui conduisent cette catégorie de migrants à se regrouper dans ces lieux et dialoguer avec ces personnes pour trouver les meilleures solutions possibles. En revanche, il convient également de poser la question de savoir pourquoi certains de ces migrants n'ont pas déposé de dossier de demande de régularisation, alors que l'opportunité leur était offerte jusqu'à la fin décembre 2017.» 

 

Déclaration 
Mehdi Alioua, docteur en sociologie et président  du Gadem (groupe antiraciste de défense  et d'accompagnement des étrangers et migrants)

«La situation vécue à Oulad Ziane est emblématique d'une tension dont les causes sont à rechercher au niveau des déplacements des personnes migrantes depuis les frontières méditerranéennes vers les villes intérieures du Royaume. Ces déplacements ne sont globalement pas organisés dans le respect des dispositions légales, de la volonté des personnes déplacées et dans le cadre de mesures d'accompagnement. Un nombre limité de jeunes marocains et de riverains se sentent, légitimement, préoccupés par les conditions de précarité dans lesquels vivent les personnes migrantes qui s'installent dans les espaces publics, et qui n'ont d'autre choix que de s'adonner à la mendicité pour survivre. Ces situations sont productrices de tensions, la visibilité des personnes migrantes donne parfois l'impression qu'ils/elles sont nombreux mais comparé à la majorité qui s'intègre progressivement ou qui rentre dans une migration circulatoire, nous sommes face à des proportions quasi insignifiantes. C'était, également, le cas aussi dans le quartier Boukhalef de la ville de Tanger en 2014 et lors des événements de la ville de Fès en 2016 et 2017.»