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Abdellah Benaïcha, le corsaire devenu émissaire de Moulay Ismail

En 1698, le sultan alaouite Moulay Ismail nomme Abdellah Benaïcha en tant qu’ambassadeur à la cour de France, auprès du roi Louis XIV. Ce Rbati d’origine maure quittera Rabat pour la France le 11 novembre 1698 afin de négocier un traité entre le Maroc et la France. Une visite largement couverte par les médias français, à l’instar de Le Mercure Galant et La Gazette de France, comme le rapporte Nabil Matar, dans son ouvrage «Dans la terre des Chrétiens : Récits arabes de voyage au cours du XVIIème siècle» (In the Lands of the Christians: Arabic Travel Writing in the 17th Century, Editions Routledge, 2013).

Mais avant de devenir envoyé spécial du sultan alaoutie, Abdellah Benaïcha était l’un des plus célèbres corsaires salétins du XVIIe siècle. Son histoire avant 1698, date de sa nomination par Moulay Ismail, est racontée par l’historienne Leïla Maziane dans son ouvrage «Salé et ses corsaires, 1666-1727» (Edition Publication Univ Rouen Havre, 2008). «Les sources révèlent pour la première fois son existence en 1671 ; il est alors capitaine d’une ‘’frégate neuve de 100 tonneaux, 2 ponts, 14 pièces de canons, 150 hommes ramassés», rapporte-t-elle. Abdellah Benaïcha avait alors 24 ans et était décrit comme un homme de «grande taille et mulâtre».

Un célèbre corsaire puis «Amiral de Salé»

Onze ans plus tard, il devient «Amiral de Salé» avant de se faire capturer par les Anglais. «Un autre captive/esclave était le corsaire Abdellah Bin Aisha, ayant passé trois ans en Angleterre et qui a été libéré par le roi Charles sans une rançon grâce à l’intervention de James II», raconte l’historien Nabil Matar dans son ouvrage «Turcs, Maures et Anglais à l’âge de la découverte» (Turks, Moors, and Englishmen in the Age of Discovery, Editions Columbia University Press, 2012). 

Illustration de navires français et anglais attaqués en mer. / Ph. DR

«Le 15 novembre 1786, il (Abdellah Benaïcha, ndlr) reprend ses anciennes activités et fait main basse sur un navire honfleurais dont l’équipage est réduit en esclavage et ramené à Salé. En 1687, Ben Aïcha prend le commandement d’un navire de 22 canons et le 12 mars, il saisit le Mercier, un navire havrais de 6 canons chargé de blé pour Marseille qu’il ramène à Alger. Le 20 mars, il rentre à Salé avec une riche prise française, le Saint-Esprit et le Saint-Marie, 2 tartanes chargées d’alun, de riz, de vin et de noisettes.»

Leïla Maziane

Jusqu’en 1691, la multiplication des prises transformera Benaïcha en un idole de Salé. Ce n’est que quelques mois avant d’être nommé par le sultan chérifien qu’Abdallah Benaïcha mettra sa carrière de corsaire entre parenthèses.

Une mission diplomatique officielle

Accompagné de son secrétaire Ahmad Sousan et de son lieutenant Mohammad Al-Thughiry, ainsi que d’autres membres de la délégation marocaine dont Aisha avait refusé de divulguer les noms, Abdallah Benaïcha quitte le Maroc pour Brest le 11 novembre 1698, dans le cadre d’une mission de négociation d’un traité avec la France.

Portrait du sultan Moulay Ismail. / Ph. DRPortrait du sultan Moulay Ismail. / Ph. DR

«Bien que les négociations aient échoué, la visite a permis à Benaïcha et à sa suite de voir la grandeur et la nouveauté de la France et de se mêler à la royauté et à la noblesse», écrit l’historien Nabil Matar dans «In the Lands of the Christians: Arabic Travel Writing in the 17th Century».

«Benaïcha est resté à Brest pendant deux mois jusqu’à ce que les discussions sur son statut – à savoir s’il était envoyé ou ambassadeur – soient terminées. C’était un retard humiliant mais Benaïcha l’a supporté avec patience, se tenant catégoriquement dans sa position, mais prêt à engager ses activités et fonctions sociales.»

Nabil Matar

Nabil Matar précise aussi que l’ambassadeur de Moulay Ismail était «incapable de parler français, mais parlant couramment l’espagnol et l’anglais». «Il a toujours dû compter sur des traducteurs et des agents commerciaux français ce qui a permis le développement de fortes amitiés», affirme l’historien. C’est le 12 janvier 1699 que Benaïcha quitte enfin Brest après une permission du roi français pour qu’il visite Paris. «Sur sa route via Rennes, Nantes, Angers, Tours et la vallée de la Loire, il a été accueilli par des soirées officielles qui incluaient des femmes qui affluaient pour l’engager dans une conversation», raconte Nabil Matar.  

Marie Anne de Bourbon dite «Mademoiselle de Blois» (première du nom)1, princesse de Conti (1680), est une fille du roi de France Louis XIV. / Ph. DRMarie Anne de Bourbon dite «Mademoiselle de Blois» (première du nom)1, princesse de Conti (1680), est une fille du roi de France Louis XIV. / Ph. DR

Et une autre officieuse

Dans le numéro 146 de la revue mensuelle «Daaouat Al Haq» édité par le ministère des Habous et des Affaires islamiques, on raconte que Benaïcha «est arrivé le 5 février à Paris» avant d’arriver à Versailles, le 16 février 1699, pour rencontrer le roi Louis XIV.

Le 26 février, les négociations s’ouvrent à Versailles. «Les Français veulent lui imposer un traité presque semblable à celui de 1682 (ainsi l’article 7 concernant la libération des captifs propose le rachat réciproque à 300 cents livres pièce) ; il refuse», raconte le site Krono Base qui établit une chronologie des événements marquants lors de la mission de l’ambassadeur marocain. Le 5 mai, l’ambassadeur quitte Paris pour se rendre à Brest. Le 10 juin, il débarque à Salé à bord de la frégate de guerre française, la Dauphine.

Bien que sa mission diplomatique échouera, la France et le Maroc refusant de signer le traité négocié à Versailles, l’histoire retiendra aussi que Benaïcha est celui ayant demandé la main de la fille de Louis XIV, Marie-Anne de Bourbon, pour le sultan chérifien Moulay Ismail. «Les fiançailles n’ont pas eu lieu, vu la différences entres les us et les coutumes des Marocains et des Français», précise la revue «Daaouat Al Haq».

Photo d'illustration mettant en scène le portrait de Moulay Ismail et celui de la fille de Louis XIV. / Ph. DRPhoto d’illustration mettant en scène le portrait de Moulay Ismail et celui de la fille de Louis XIV. / Ph. DR

Mais alors que Roger Coindreau rapporte, dans «Les corsaires de Salé» (Editions Eddif, 2006), que «la dernière campagne du corsaire salétin aurait eu lieu en 1698, soit un an avant de conduire l’ambassade à la cour de Versailles», Leïla Maziane a une autre version. Elle affirme que «lors d’une campagne dans les eaux portugaises au cours de l’été 1711, l’amiral de Salé, en compagnie de son fils et de quatre autres officiers, se fit capturer par les corsaires hollandais à bord du Witte Paard ou Cheval Blanc». L’historienne indique aussi que «pour libérer son amiral et les autres maures, emprisonnés à Lisbonne, le sultan Mûlây Ismâ’îl alla jusqu’à la remise en liberté de tous les sujets hollandais». Pirate d’un jour, pirate pour toujours…


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