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de la désaffiliation polymorphe [Tribune]

A la mémoire de ma mère, Fatima Gargou Bent Ali (1943-1986), qui n’était pas une Chibaniya car partie très tôt et n’a jamais migré de surcroit vers la France. Elle ne connaissait l’immigration qu’au travers de la valise de retour annuel de mon père.

Départs/retours/séparations/retrouvailles, échange régulier de lettres avec cette formule légendaire : «Cher père, il ne nous manque que de renouer avec ton visage qui nous est cher et un peu d’argent…». Tout cela rythmait l’écosystème de tout un village dont la femme est assurément un maillon essentiel et la gardienne de la tradition.

Ma mère a accompli la mission la plus noble : élever ses enfants, leur donner une éducation, leur inculquer des valeurs humanistes et le sens sacré du devoir. Que son âme repose en paix.

A mon père Mohammed Labari, né en 1930, migrant de la première génération et dépositaire, à son niveau, de la mémoire de l’immigration marocaine en France. Le souvenir de sa condition d’ouvrier migrant a hanté ce travail depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. A 92 ans, avec presque toutes ses dents, et au détour d’une cigarette aspirée sans avaler la fumée, il me parle de De Gaule, de Pompidou, de Simca, de Peugeot, de la fonderie, des fins de mois difficiles, du gourbi et de la centralité de la valeur-travail. Hommage à lui et à tous les migrants de sa génération.

A la mémoire de mon cousin Lahoucine Bouhabbaz (1932-2019), Baba Lhouss, compagnon de mon père dans la minuscule chambre 23, dite Agourbi, située au 39 rue du Bois, qui nous a quitté récemment.

A la mémoire de mon oncle Mohammed Gargou (1928 – 2014), Safarien de son état et dont la vie d’entrepreneur entre ici et là-bas, était archétypique d’un acteur du co-développement avant l’heure…

Les migrants âgés : cette autre migration débitante et oubliée

Longtemps, la littérature sur l’immigration en France a cantonné les premières populations migrantes dans le statut de «l’objet parlé», c’est-à-dire celui qui leur dénie la capacité de verbaliser leur réel, de rendre compte de leur condition.

Pour partir en croisade contre cette croyance sociologique, j’ai réalisé récemment une enquête sociologique de plusieurs mois dans la région parisienne en faisant le pari de rendre la parole à cette population. Il y a dans les dires de mes interlocuteurs une hargne à se raconter, des colères ravalées dirigées tantôt contre eux-mêmes en raison de l’aliénation qui est la leur dans le pays de l’exil, du manque de combativité face à un ordre injuste. Une hargne dirigée en outre contre l’ingratitude des leurs qui les «pompent à tour de rôle», contre les politiques publiques tant ici que là-bas qui les ont ignorées. Toutes et tous ont raconté avec précision leurs déambulations migratoires, les avatars d’une vie de souffrance, d’un logement minuscule qui est resté du même ordre quelques décennies plus tard et surtout les conditions sanitaires qui les contraignent à être ici et là-bas au gré d’une santé vacillante et fragile. Même si elle n’est pas si prononcée chez certaines figures de nos interlocuteurs, il se dégage une imposante «zone d’indétermination sociale» : déjà partagés entre ici et là-bas, un ici où ils ne se sont maintenus que pour des raisons sanitaires et un là-bas qu’ils assimilent à un «havre» éphémère dans la terre de leurs ancêtres, mais dont ils dressent une description plus nuancée.

La mort sociale, à défaut d’advenir empiriquement, est fortement ressentie, cette perception de ne plus servir, cette crainte de finir prématurément dans l’indifférence, et le scénario d’une fin de vie de grabataire «Dieu me préserve de finir entre les mains des autres, c’est mon vœu cardinal. Le jour où je dois mettre les couches, je préfère partir pour de bon car par-delà ma souffrance, c’est aussi celle de ceux qui veilleront sur moi et je voudrais leur épargner une telle corvée», me disaient bon nombre de migrants âgés. A cet égard, le rapport au corps chez cette population migrante âgée ne peut être saisi sans se référer à cet ethos de pudeur dont il est le corolaire et qui caractérise de surcroit le cosmos islamique. Le rapport à la nationalité française est tout aussi emblématique en ce que chez cette génération, opter pour l’acquisition de cette nationalité équivaut à une trahison : la bi-nationalité est pour eux l’anathème d’avoir deux mamans.

Nombre de nos interlocuteurs, de la même origine géographique, étaient passés par le 39/47 Rue du Bois à Nanterre, ce haut lieu de la mémoire immigrée. Depuis quelques années, cet immeuble nanterrois est rasé, mais sa mémoire demeure vive chez les intéressés et leurs descendants. Ils sont aujourd’hui relogés pour ceux qui en ont fait la demande. Avant-garde de l’immigration nord-africaine en France, arrivée en masse au lendemain de la seconde guerre mondiale, les migrants âgés que l’on baptise improprement des Chibanis venaient seuls et participaient à la reconstruction de la France dans le sillage des trente glorieuses. Le charbonnage, le bâtiment et les industries automobiles étaient alors les principaux recruteurs de cette main-d’œuvre. Prolétariat qui possédait les caractéristiques requises du travailleur conforme au mode de production tayloro-fordiste : jeunesse, vigueur, bonne santé et sans capital scolaire. De nombreuses officines patronales françaises envoyaient des intermédiaires-recruteurs au sud du Maroc pour sélectionner les bien-portants des candidats à l’émigration. Aujourd’hui, la modicité de leur retraite, la précarité de leur salaire les poussent à partager au gré des saisons et des avatars de santé car nombreux sont ceux qui sont suivis en France.

L’âge avancé, cette frange de l’immigration est confrontée à la difficulté d’accès aux droits sociaux et notamment aux soins. A cela s’ajoute, la problématique de la mobilité, de la fatigue physique et de la mémoire qui flanche. Cette population ne vit pas dans un cadre familial, mais au sein de structure d’hébergement conçues pour elles à l’instar des foyers qu’on appelait dans un passé récent Sonacotra. Ces foyers, naguère résidence des travailleurs, sont aujourd’hui ceux des fins de droit et des déclassés. Depuis 2007, cette appellation a pris celle d’Adoma «parce que l’acronyme Sonacotra est connoté et freine le développement… parce que le nom renferme et cristallise trop d’idées reçues qui génèrent pour les publics logés souvent de la stigmatisation voire de la discrimination». Assurément, la façade a changé et les maux demeurent.

Au carrefour de moult désaffiliations et à l’intersection des dominations

Des questions aussi délicates et graves sont parfois évoquées au détour d’un échange telles que le vieillissement ou la dégénérescence physique et mentale, la mort qui se profile avec l’âge, le lieu de l’inhumation souhaité, le risque (et le refus) de la dépendance, de ne pas «s’astreindre au bon vouloir des autres» et cette persévérance d’assumer de rester debout jusqu’au dernier souffle.

La conscience de désaffiliation polymorphe est accrue chez ces migrants âgés. Ces derniers ont certes vécu sous le régime du plein-emploi, mais ils ont été, de par leur migration et leur condition d’existence, les souffre-douleur d’un système économique qui ne les a guère ménagé (46 heures de travail hebdomadaire dont la nuit, la pénibilité des tâches exécutées, le turn-over difficile et absence de syndication pour la majorité d’entre eux étant littéralement absorbés par le travail) : «En plus d’un demi-siècle que j’ai passé dans ce pays, je n’ai jamais été au chômage et donc touché de l’argent sans travailler dur, je n’ai jamais eu affaire ni à la police, ni à la justice, ni aux impôts. J’ai toujours accompli mes devoirs de citoyen exemplaire. J’ai toujours été assidu au travail, zéro absentéisme, zéro incivilité, je m’applique dans mon travail comme si j’accomplissais ma prière, je ne chicane pas et en bon militaire j’obéis aux directives de mes supérieurs, même si je suis appelé la nuit, je réponds présent. Je considère que je suis le représentant de ma culture, de ma religion, de mon pays, même les syndicats qui voulaient nous enrôler dans des actions de grève, de cessation de travail, nous résistons et des fois nous sommes traités de bougnols. On n’était pas bêtes pour autant, mais moi je savais pourquoi je suis là, à travailler, à épargner et à entretenir les miens restés au village. Le contrat est honorablement respecté, mais de l’autre partie, rien de tel. Ces gens-là ne fonctionnaient pas à l’affect, on nous pressait comme des oranges pour tirer de nous ce qu’ils attendent…» (Aabd Ou Ali, né en 1938 à Massa).

Désaffiliation qui va en s’accentuant une fois sortis du travail, l’une des seules appartenances à leur conférer une dignité à la sueur de leur front. Ce processus de désaffiliation met aussi au banc des interpellations les politiques publiques et sociales. Plusieurs types de désaffiliations se conjuguent chez les populations migrantes âgées. La désaffiliation territoriale renseigne sur la dichotomie classique entre l’ici et là-bas vécus dans une temporalité conséquente avoisinant si ce n’est dépassant un demi-siècle. La temporalité fermés d’un hier dont il est rendu compte sur le ton de la nostalgie et une temporalité ouverte d’un futur de «l’éternel précaire».

Ici, la mémoire est ardemment sollicitée pour remémorer les conditions de la partance, les premiers pas du migrant dans un territoire autre que celui originel d’où il est parti, le «territoire de soi» dans sa nouvelle vie face à l’altérité, le gourbi qu’il orne selon la tradition, une extraterritorialité culturelle en quelque sorte : «Je me rappelle comme si c’était hier. Comment oublier le jour de la grande bascule de son destin ? Moi qui étais un jeune homme vigoureux, qui ne va pas à l’école et dont la seule ressource est mon âne et de petits matériels de petit Fellah. C’était pendant le mois qui suivait la moisson de 1963, je reçois une lettre de mon cousin qui était mineur, la seule adresse de tout le village est celle d’un commerçant établi dans la ville voisine. Les lettres pour quelqu’un qui ne connait que l’alphabet arabe sont écrites avec des mots de Tachelheit. Mon cousin porte à ma connaissance que les mines recrutent et que le salaire est très intéressant. A l’époque, on dit qu’untel a «fait monter» (isghouli) untel, comme si celui au bled était dans un puis et que celui qui est en France le remonte à la surface, à la terre ferme. Mais avec la mine, j’ai descendu encore plus bas. Avec un précontrat et quelques francs à l’époque qu’il m’a envoyés, j’ai réussi à partir. J’ai de qui tenir et on a partagé le gourbi plus de trente ans. Bien sûr quelques mois après, je l’ai remboursé. On était resté plus que des frères. Que Dieu ait son âme car il est mort depuis quelques année, laissant derrière lui une veuve et des enfants…» (Mohamed Oumhmz, né 1944 près d’Essaouira).

La désaffiliation familiale décoiffe le rapport des migrants âgés à la progéniture pour les mariés ou à la famille élargie pour les célibataires endurcis que certains sont restés. Leur déracinement en pays d’exil (Bilad al mahjar), la Ghorba loin des leurs, le type d’attache avec le bled, les retours saisonniers au pays d’origine. La désaffiliation relationnelle est reconnaissable à ce capital social en miniature, aux hauts et aux bas de l’entre-soi communautaire, à l’endettement et au désendettement social dans les rapports sociaux développés entre membres de la même famille, du même village, de la même tribu, de la même ville, entre compatriotes et entre coreligionnaires, à l’usure du quotidien et à la routinisation des pratiques et du cercle écologique où ils ont évolué et œuvrent encore aujourd’hui.

La désaffiliation citoyenne bilatérale fait incontestablement d’eux les grands oubliés des politiques publiques et sociales. Parce qu’ils ne pèseraient pas dans les agendas des politiques et des gouvernants, ils sont restés des «spectateurs» passifs des décisions qu’on leur impose. Citoyenneté qui ne se confond pas avec nationalité car le choix d’acquérir cette dernière a longtemps été chez les migrants marocains de la première génération une marque de trahison. La désaffiliation vis-à-vis de la grande transformation, celle de l’écroulement du monde d’antan qui a forgé leur socialisation, celle de l’avènement brusque de la technologie à laquelle ils ne sont guère préparés ni même enclins à adopter. L’ère d’internet et de la numérisation des administrations qu’ils appréhendent comme un monde qui leur est inaccessible :

«J’ai été ce que vous êtes et vous serez, si Dieu vous prête vie, ce que je suis devenu. C’est l’écoulement du temps auquel l’être humain n’a aucune prise. Il appartient aux générations qui nous ont succédées de réparer l’affront qui nous est fait, car pour nous la vie est derrière nous. J’ai vu passer tous les présidents de la France depuis De Gaulle et j’espère avoir la grâce de voir le successeur de Macron. Que d’eau avait coulé sous les ponts. La France d’aujourd’hui est très différente de celle dont nous étions les hôtes dans les années 1960. Tout nous était étrange et séduisant à la fois. On nous avait jeté dans un monde qu’on ne comprenait que minimement. C’est comme la grenouille qui change son bassin naturel d’eau, je découvrais pour la première fois les chemins de fer, le train, le robinet, les femmes en mini-jupes, la voiture et les costumes…» (Brahim Oumhmad, né en 1939 à Tighmi).

D’autres affiliations se font jour avec le vieillissement de cette population et ses corollaires empiriquement observables pour quiconque s’essaie de les approcher en partageant leur quotidien : la mémoire qui flanche, la parole, même d’une clarté certaine, qui déroute par moments, l’allure qui se défait au gré des jours qui passent, les voyages vécues dans une pénibilité manifeste, les interactions laborieuses avec les administrations, l’usure de se voir pris en charge, attentatoire à leur fierté d’êtres humains, le rapport à la mort sociale et à la disparition de ce monde.

La figure du migrant âgé n’est pas simplement une affaire de retour au pays d’origine ou du maintien dans le pays hôte. Pour la plupart, l’option de l’entre-deux est de mise car jamais les ponts ne sont coupés avec leur pays d’origine ni l’appétence pour la France n’est définitivement avortée. C’est surtout, à la lueur de la situation actuelle de ces migrants âgés, une indignité française qui a tourné le dos, croyant régler le tribut par des pensions de retraites largement en-deçà des palmes des services rendus à la nation :

«Je touche aujourd’hui 800 euros et quelques miettes, 250 euros de loyer pour une piaule que tu as vue, aussi minuscule d’une boite d’allumettes, séparée en outre des sanitaires qui sont de l’autre côté du couloir. Que me reste-t-il pour les 30 jours qui forment un mois pour joindre les deux bouts ? A qui le dire, à qui le crier ? Je ne sais pas qui tu es Brahim, mais si tu peux transmettre que la pension de retraite est une humiliation, de grâce, fais-le ! Dis-leur que c’est une honte de traiter les gens de la sorte, dis-leur que nous sommes des êtres humains dignes ? Le loup est cruel mais il peut céder quand la pression est forte sur lui. La prostate ne fonctionne plus comme avant et je dois faire une trentaine de mètres par jour pour faire pipi, même la cuisine que j’affectionnais auparavant je ne la fais plus. Je n’ai ni la force ni l’envie. Même au marché, c’est juste pour voir les autres, discuter avec eux et avoir le sentiment que je ne suis pas seul dans de telles conditions…» (Lhoussaine Oularbi, né en 1948 à Ighrm)

A cet égard, la désaffiliation est la destinée manifeste de cette population malgré leur nombre retreint qui statistiquement la rend invisible à côté de la recomposition des immigrations actuelles. Lesquelles présentent un visage plus policé dans le paysage démographique français. Mais est-ce une raison sociologique de les ignorer au prétexte qu’ils ont fait leur temps et qu’ils sont en voie de disparition ? L’esprit sociologique n’est-il pas celui de rendre la parole à ceux qui ne l’ont pas ? La jonction des avatars spécifiques à cette population leur confère toute la légitimité : une santé fragile consécutivement au travail exercé et à l’emploi occupé, des maladies chroniques, des ressources financières minimales, un logement indigne, des attitudes fatalistes exploitées, une mort approchant à grands pas…

Intersectionnalité et les avatars du déni de cultures

Comment rendre compte d’une population à l’intersectionnalité de tous les avatars, au croisement de toutes les dominations ? Comment faire ressortir leur spécificité par rapport à des individus aussi cumulards de plusieurs handicaps ? Les chercheurs qui s’intéressent à des sujets aussi centraux que celui de l’immigration, rangent les migrants dans la catégorie des dominés, les reléguant au même statut que les classes populaires avec lesquelles ils partageraient les mêmes caractéristiques de survie.

Ces sociologues, minorant l’importance des explications culturelles et majorant la centralité des mobiles économiques, traitent de la domination sans en inclure celle qui paraît la plus ressentie, la mieux perceptible chez les populations immigrées, notamment les plus âgées d’entre elles ; la domination culturelle qui secrète la dominance masculine :

«Depuis, je vis en vagabonde au milieu des loups. Le pouvoir des hommes m’a mis à terre. Parce que je suis devenue une femme d’un certain âge, personne n’a voulu de moi. Je survis aujourd’hui avec une solde de 765 euros. Inutile de te dire qu’à peine, je subviens à mes besoins primaires : payer mon loyer, m’acquitter des charges de transport, acheter mes cigarettes. Je suis abonnée aux hôpitaux, je souffre d’un mal de reins. Je porte depuis déjà quelques années des béquilles. J’ai des périodes fréquentes de dépressions. Le plus grave est mon honneur qui a été définitivement sali. Mes parents ne sont plus de ce monde, ils sont partis sans avoir eu connaissance de ce que j’ai eu à leur dire. Que veux-tu, c’est le prix de la liberté, plutôt du mirage de l’autonomie. C’est mal connaître les retournements de Zman (le temps) qui te fait miroiter le périssable et on finit par périr avec…» (Zoubida, née en 1987 à Idaousmlal).

A bien des égards, les migrants âgés se révèlent bien être les grands témoins et les acteurs secondaires de la transition de la société française qui a basculé dans la modernisation durant les trente glorieuses : les grandes surfaces, la voiture, la télévision, le minitel, la libération des mœurs faisaient qu’ils en étaient les consommateurs, les agents de l’accès à la société de la consommation et au spectacle qui la sous-tend.


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