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Hakim Belabbès, féru de «la beauté terrible» des «visages usés» [Interview]

«Collapsed walls» (Murs effondrés) est un film réalisé par un natif de Bejâad, qui vit aujourd’hui à Chicago, aux Etats-Unis. Il raconte l’histoire de vies fragmentées, observées par Hakim Belabbès. Ces tranches de vie, il les a recollées dans un scénario dont le décor se situe dans une petite ville, un microcosme qui gravite autour de la mort, le décès d’un proche qui impacte les vivants.

C’est aussi l’histoire des liens qui unissent, qui font une communauté. Ce film est magnifié par la photo, avec cette lumière qui transperce le spectateur. L’image joue ainsi son rôle, à savoir véhiculer les idées, les mots, les sentiments portés par les acteurs aux visages marquants, aux rides profondes, témoins d’un vécu souvent difficile, fait de labeur, d’abnégation et de simplicité.

«Collapsed walls» est sorti dans les salles du royaume, avec une avant-première à Casablanca et une autre à Rabat. L’occasion a été dans l’émission Faites entrer l’invité, spéciale Marocains du monde sur Radio 2M, en partenariat avec Yabiladi, de recevoir le réalisateur Hakim Belabbès pour en parler.

Avant le pitch du film, racontez-nous l’histoire de sa genèse ?

Je travaille à partir de mon vécu, de mon imaginaire et des fois de ce qu’on me raconte. Disons que je pars de l’intérieur vers l’extérieur. Comme beaucoup peut-être, l’idée de se sentir validé dans les histoires vécues, a toujours été une sorte de fardeau, dans le sens où mon histoire n’est pas aussi épique que celle que pourrait raconter un Spilleberg, jusqu’à ce que je découvre le cinéma du Bengale. Je me suis vu dans le petit Apu de Bibhutibhushan Bandopadhyay. Dès lors, le Bengale est devenu mon Bejâad, où j’ai grandi.

Mon père était le propriétaire de la seule salle de cinéma de cette ville et c’est là où a commencé cette idée de percer les souvenirs et les histoires d’enfance, revenir sur la mémoire collective de Bejâad qui est mon univers. C’est comme cela que toutes ces petites histoires sont venues à moi. Ce sont dix-huit histoires qui racontent le vécu de ces personnages-héros que j’ai connus, ou que j’ai observés en tant qu’enfant. Parfois, je me demande est-ce que j’ai vécu, est-ce que j’ai imaginé ou suis-je en train de mentir.

Ce sont des histoires individuelles font communauté, même si les personnages font partie d’une histoire disjointe. Vos souvenirs dans prennent forme d’un lien autour d’événement tragiques comme la mort, mais il n’y a pas que de la tristesse, il y a aussi la vie…

Pour moi, l’idée est que nous sommes tous le même homme. Je me rappelle d’un poème, l’un des plus courts de la poésie, écrit par Muhammad Ali : «Me, We». A chaque fois que j’essaye de raconter quelque chose, j’essaye surtout de me concentrer sur l’aspect universel de ce qui fait la condition humaine. C’est ce que j’essaye de faire avec les histoires dans ce film. A un certain moment, j’avais un titre pour chacune d’elles, mais je les ai enlevés, car les vies sont les mêmes. Nous vivons les vies des autres, et vice versa.

Pourquoi cette réflexion sur des sujets comme les décès dans la vie communautaire ?

J’ai l’impression qu’on a peur de confronter cette idée de la mort. Je me rappelle d’une projection de mon premier film «Les fibres de l’âme», dans un cinéma à Casablanca. Comme je préfère ne pas regarder mes films avec le public, je suis sorti de la salle en attendant la fin. L’ouvreuse a suivi, elle est venue s’assoir à côté de moi, car il y a eu une scène d’enterrement qui l’a marquée. Elle m’a dit : «je ne sais pas qui a fait ce film, qui m’a rappelé l’enterrement de mon père.» C’était à la fois quelque chose qu’elle ne voulait pas voir, mais qui a remué en elle autre chose.

Pour moi, c’est essentiellement l’idée de confronter l’idée de la mort. On se dit qu’il faudrait peut-être s’éloigner de ces thèmes-là vus comme macabres, noirs. Mais pour ma part, je trouve le plus grand espoir dans ces thèmes-là, parce qu’ils nous rappellent combien notre vie est précieuse, de même que les liens, les petits moments qui peuvent nous échapper avec celles et ceux qu’on aime. Ce n’est finalement pas une si mauvaise chose.

Vous dites qu’on s’éloigne de tout ce qui se rapporte à la mort. Mais dans la culture marocaine, les cimetières font bien partie de la vie. Dans les villages, et même dans les villes, il existe une vie autour des tombes, beaucoup plus que dans le monde occidental ?

Absolument, l’idée de la mort est tellement présente. Je me rappelle du film japonais «La Ballade» de Narayama Keisuke Kinoshita, qui raconte l’histoire de ce petit village où les enfants doivent prendre leurs parents et les ramener là où ils doivent mourir tous seuls. Je me souviens d’avoir eu peur de regarder ça, car je projetais mon propre rapport avec mon père et ma mère dessus. Il y a une sorte de catharsis qui en ressort.

Il y a quelques jours, mon épouse et moi sommes partis visiter la tombe de son père, décédé en mars dernier. Ma fille et ma belle-mère nous ont accompagnés. Nous avons pris des bidons d’eau et en arrivant, j’ai vu ma belle-mère demander à ma fille de l’aider à laver le visage du défunt. Autant dire que les morts de s’en vont jamais. Ils continuent de vivre avec nous et font partie de nos vies.

Pourquoi le choix de ce titre «Collapsed Walls» pour votre film ?

Je crois sincèrement qu’on ne choisit pas ses thèmes. On commence par écrire ou à filmer avec cette idée, mais pas métaphore, je me laisse emporter par mon instinct. Il me hante, c’est parfois un fardeau sur les épaules. Mais pour l’histoire de ce titre, il m’a été inspiré d’un échange avec le projectionniste de la salle de cinéma de mon père.

A chaque fois qu’on finissait une séance, à minuit, avec deux grands films, Mustapha avait ce mépris pour les spectateurs, car à chaque fois qu’il y avait des coupures dans une copie de film, ils criaient tous en l’insultant. En sortant, tout le monde se dispersait et rentrait, et nous on faisait une petite tournée dans la ville. A chaque fois, il me disait : «si tu savais ce qui se passerait, si ces murs devaient s’effondrer ; tu verrais les terreurs les plus absolues et la tendresse la plus absolue».

L’idée du titre a commencé à partir de cela. Mais pour continuer sur la trame, c’est devenu presque une histoire de masque aussi. Les murs qui s’effondrent, c’est laisser tomber le masque et révéler ce qui est en nous. J’ai eu quatre ou cinq projections à travers le monde, la récente étant en Arabie saoudite. A chaque fois, il y a cette idée que les gens soupirent et sortent quelque chose de personnel. Je me dis que si quelqu’un regarde ce film et rentre chez lui puis prend son enfant ou sa mère dans les bras pour lui dire «je t’aime», c’est pour moi le plus grand des gains.

Si vous deviez présenter le film en quelques mots, quel serait le pitch ?

Je ne saurais vous dire… Il n’y a pas une seule trame mais plusieurs, en chorale avec plusieurs personnages qui vivent des vies individualisées et forment un collectif. Ce sont surtout des gens très ordinaires, confrontés à des situations au-delà de ce qu’ils peuvent supporter, mais ils le font quand même. Il y a toujours ce triomphe de l’esprit humain, de cette force qu’on a, lorsqu’on n’a pas le choix. C’est l’espoir, le désespoir, la vulnérabilité… On a tendance à ne pas montrer celle-ci, mais c’est pour moi la plus grande des forces, parce qu’on a justement le courage de se dévoiler.

La bande-annonce est particulière. Il n’y a aucun dialogue, il y a une musique et de belles images. La photo sublime le film, le scénario avec un élément essentiel qu’est la lumière. C’est votre marque de fabrique ?

Avoir une caméra et un micro est tout ce que je demande. En fin de compte, il n’y a pas plus beau que la lumière du jour. Il se trouve que j’ai aussi un compagnon de route, Amine Messaadi, directeur de photographie tunisien. Nous sommes arrivés au point où nous n’avons plus besoin de nous parler pour nous comprendre. Il vient beaucoup à Bejâad, nous avons discuté d’Ibn Arabi lors de nos premières rencontres, de poésie et de films qui nous ont marqués, puis nous avons travaillé ensemble sur des jeux de reflets dans les tournages, sans presque pas de projecteurs. Pour les séquences de nuit, nous essayons de filmer avec un minimum possible de lumière. Il suffit de se mettre au bon angle. La vie nous entoure et c’est à nous d’avoir la chance de capter un moment. C’est notre devise de travail.

Le corps des acteurs et des personnages, des visages marqués, usés par la vie, sont des éléments importants et il n’y a pas un héros qui ressort du film. Expliquez-nous ces insistances dans vos prises de vue ?

Vous avez parlé de peu de dialogues. On parle très peu dans ce film, en effet. L’exemple de la femme âgée appuyant sur son tatouage est une histoire racontée par ma belle-mère. Le jour où elle voulait aller à La Mecque, quelqu’un lui a dit que c’était haram avec son tatouage, qu’elle a essayé de frotter à la main. C’est ce moment-là que j’ai voulu capter.

L’avant-dernière histoire raconte une situation de la grand-mère à ma mère. Le jour des noces de sa fille, sa mère à elle meut. C’était pour moi la femme forte. Avec les photos en filtre pour essayer de se faire beau aujourd’hui, de se mentir à soi, je me dis qu’il est peut-être rafraichissant de regarder un visage «usé», d’une «beauté terrible».

C’est ce qui m’intéresse. Des fois, on passe à côté de ces gens parce qu’ils ne sont pas en phase avec la mode d’aujourd’hui, faite d’illusions. Pour moi, la beauté brute est plus ancrée dans le réel.

Vous êtes né à Bejâad, vous avez fait vos études en langue anglaise. Parlez-nous de votre parcours ?

J’ai d’abord été interne au lycée Mohammed V, où mon professeur de philosophie, Mohamed Erraounaq m’a marqué et c’était un vrai déclic pour moi. J’ai ensuite continué mes études en cinéma à Lyon, ville des frères Lumière et où le septième art est né. Ensuite, je me suis installé à Chicago, qui pour moi est devenue mon Bejâad aux Etats-Unis. C’est cette distance qui me permet de mieux redécouvrir ce que je suis, dans un cadre plus important que ce qu’on voit seulement dans les tournages. Ces deux identités me fondent.

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