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«Les Marocains en Espagne ont changé la société et l’économie en mieux» [Interview]

Pourquoi une étude sur la communauté marocaine de Murcie ?

Il est très important pour moi de montrer que les membres de la communauté marocaine sont d’un très grand apport à notre tissu social, économique et culturel, dans toute l’Espagne. Durant les quarante dernières années, ils se sont installés surtout dans le sud-est de la péninsule, en Andalousie et surtout à Murcie et à Almeria, des régions connues pour leur activité agricole. Les ressortissants marocains sont très nombreux à travailler dans ce secteur, surtout à partir des années 1980.

Je suis issu de Torre-Pacheco, une ville où la communauté marocaine représente presque la moitié des habitants. Nous avons des cultures, des langues et des religions différentes et cela n’a pas facilité l’intégration de ces personnes-là, faute d’une démarche politique inclusive qui se fait sur le temps long, dans une certaine continuité. C’est un défi depuis 40 ans et ça l’est encore aujourd’hui. J’ai pu le voir de très près dans plusieurs domaines de la vie courante, étant journaliste, travaillant dans une radio régionale à Murcie et étant grandement porté sur les questions de justice sociale.

Les étrangers, dont la plupart dans ma région sont issus du Maroc, avec un faible niveau d’instruction, sont originaires de régions qui n’ont pas connu un grand développement économique. Ils sont venus en Espagne pour travailler, améliorer leur situation et celle de leurs familles. A travers leur labeur, ils sont devenus un pilier de notre économie locale et nationale. C’est pourquoi, j’ai titré mon étude sur les Marocains qui ont changé Torre-Pacheco et Murcie. Ils ont changé notre société en mieux, ont apporté de la diversité culturelle et une grande force de travail.

Je plaide pour contrer le discours de haine banalisé contre ces personnes par le travail de terrain, en journalisme comme en sociologie, afin de toucher des publics différents. Nous ne pouvons peut-être pas changer le monde dans son intégralité, en tant qu’individus, mais chacun de nous doit commencer par initier un petit changement à son échelle, au niveau de son environnement direct et par ses propres moyens, afin que ces diverses dynamiques puissent converger. C’est pour cela que je me déplace partout en Espagne et à l’étranger pour présenter cette étude. Je suis actuellement au Maroc dans ce cadre-là. Je suis ravi que cette occasion me donne la possibilité de faire de nouvelles rencontres et d’envisager de travailler avec plusieurs acteurs, institutionnels, universitaires et associatifs sur toutes ces questions.

Etant issu du sud de l’Espagne, avez-vous côtoyé la communauté marocaine depuis votre jeunesse, ce qui explique votre engouement assez personnel pour les questions d’intégration ?

En effet, j’ai grandi dans la région de Murcie. Durant les années 1980, ma sœur a épousé un ressortissant marocain. J’ai des neveux marocains aussi. Par le fait d’avoir désormais des membres de cette communauté-là au sein de ma famille la plus proche, je me sens en symbiose avec eux, avec leurs préoccupations, leurs aspirations, que je connais de près depuis quarante ans et encore plus à travers ce lien familial. Je me sens doublement – voire triplement – concerné par les questions qu’ils se posent quotidiennement, par le fait d’être journaliste, natif d’une région où la communauté étrangère est principalement marocaine et ayant des attaches familiales avec ce pays-là.

J’explique notamment dans mon étude que beaucoup de mamans marocaines ont des enfants nés en Espagne. Ce sont des citoyens espagnols, qui doivent être accompagné dans leur développement personnel pour qu’ils ne se sentent pas étrangers dans leurs deux pays. L’intégration de nos concitoyens commence par l’intégration de leurs parents, notamment en rendant l’apprentissage de la langue espagnole accessible aux mères de familles, afin de leur donner les outils pour devenir autonomes dans l’éducation et l’instruction de leurs petits, dans une réelle mixité au-delà du mythe.

Mais je trouve que les gouvernements local et national développent des approches à l’inverse de celle-là. A Murcie, on crée des établissements scolaires à plus de 90% d’enfants issus seulement de l’immigration marocaine, ce qui pose la question de l’identité, du tiraillement et de l’intégration au tissu social du pays de naissance dès les premières années de vie. Les enfants de ces écoles-là se considèrent d’abord espagnols. Ils parlent couramment espagnol, très peu l’arabe ou pas du tout, connaissent parfaitement la culture du pays, mais sont pointés du doigt comme étant des «morros».

Les profils des émigrés marocains à Murcie et à Torre-Pacheco sont-ils les mêmes, depuis ces quarante dernières années ?

Depuis le temps, beaucoup viennent en espérant avoir une vie meilleure, pour eux comme pour leurs enfants, comme je le mentionne dans cette étude. Il travaillent principalement dans le secteur agricole et le bâtiment. Mais la migration académique existe aussi, moins à Murcie et à Torre-Pacheco. Aussi, beaucoup parmi la deuxième génération de cette immigration marocaine accèdent à l’école, même à l’université, ce qui fait qu’ils intègrent d’autres métiers et domaines que celui du travail manuel. Ils sont salariés, chercheurs, écrivains, avocats, médecins, universitaires, techniciens, scientifiques…

Ce qui n’a pas changé en revanche – je le déplore et c’est l’une des principales raisons pour lesquelles j’ai fait cette étude, afin de contrebalancer les idées reçues – c’est que beaucoup de stéréotypes sont encore rattachés à l’image de l’étranger, du migrant, particulièrement lorsque celui-ci est issu d’Afrique et d’Afrique du Nord. Ces personnes ne sont pas des terroristes. Elles ne nous volent pas nos allocations et nos emplois. Ces communautés et surtout les Marocains ont contribué grandement à l’essors économique en Andalousie.

Vous soulignez que cette migration est une réalité historique. Comment répondre justement aux idées reçues visant ces communautés étrangères ?

C’est très important de confronter le discours dénigrant et xénophobe de l’extrême droite par des données de terrain, des éléments recoupés, des faits réels et des recherches sociologiques. Cette méthodologie croisée montre sur un peu plus d’une génération que sans ces personnes-là, notre économie n’aurait pas connu un développement aussi rapide que celui que nous avons vécu à partir de la recrudescence de l’immigration étrangère et surtout marocaine, qui a rejoint le secteur agricole à partir des années 1980 et encore plus ces vingt dernières années. A partir de là, toutes les fake news contre les communautés migrantes peuvent être déconstruites.

Nous oublions souvent que nos différences impliquent davantage un devoir de respect des droits de ces personnes-là, sur le plan culturel, identitaire, linguistique et religieux, dans une forme d’inclusion qui ne ghettoïse pas au nom de la reconnaissance de cette diversité. C’est un aspect qui doit être expliqué et abordé dans sa complexité, pour ne pas commettre les mêmes erreurs que dans d’autres pays européens à forte communauté marocaine historique, face au discours non seulement de l’extrême droite mais aussi de l’ultradroite, qui a donné lieu à des crimes racistes au sein même de Murcie.


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