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Mohamed Al Ghassani et les manuscrits perdus

En 1690, le sultan Moulay Ismail, ayant libéré quelques mois plus tôt Tanger des Anglais puis Larache des Espagnols, dépêche son ministre, Mohamed Ben Abdelouahab Al Ghassani Al Andaloussi Al Fassi en Espagne pour régler deux problématiques majeures : l’échange de captifs musulmans contre des chrétiens ainsi que la récupération des manuscrits appartenant notamment à la bibliothèque royale saadienne mais saisis par des pirates espagnols en 1612. Une mission qui fera l’objet d’un récit écrit par Al Ghassani et intitulé «Rihlat Al-Wazir fi Iftikak al-Asir» (Le périple du vizir pour libérer le captif), bien qu’il n’évoque en aucun cas la problématique des captifs. L’ouvrage décrit plutôt Al Andalus sous l’autorité de l’Espagne, près de 80 ans après les vagues d’expulsion des Morisques vers le Maroc.

Les manuscrits perdus de Moulay Zidane

Nous sommes en 1612 et le Maroc est toujours sous la dynastie saadienne. Un an avant qu’il devient sultan, Moulay Zidane, fils d’Ahmed Al Mansour, est résident à Marrakech mais il est obligé de s’installer à Agadir. «Il fit transporter sa bibliothèque sur la côte pour la faire voyager par mer jusqu’à son nouveau lieu de résidence», racontent Mohamed Sijelmassi et André Miquel dans «Manuscrits de la bibliothèque royale au Maroc» (Editions Acr, 1987). Mais entre Essaouira et Agadir, le navire est intercepté par des pirates espagnols qui confisquent tous les ouvrages pour les donner à la Bibliothèque Royale de l’Escurial.

Quelques années plus tard, Moulay Ismail profitera de ses deux victoires, en marge desquelles Tanger et Larache sont libérées des mains des Anglais et des Espagnols, pour demander à Carlos II d’Espagne de retourner ces manuscrits de valeur appartenant au royaume chérifien ainsi que d’autres ouvrages saisis par l’Espagne dans les bibliothèques musulmanes d’Al Andalus.

Portrait du sultan alaouite Moulay Ismail. / Ph. DR

En septembre 1690, le sultan alaouite choisit donc Mohamed Ben Abdelouahab Al Ghassani Al Andaloussi Al Fassi, originaire d’Al Andalus comme son nom laisse entendre, pour mener cette mission et négocier également avec le monarque espagnol la libération des captifs marocains. «Son choix est tombé sur son ministre Mohamed Ben Abdelouahab Al Ghassani Al Andaloussi Al Fassi, qui est également écrivain et poète, qui avait à la fois une bonne culture et une expérience importante en politique. Il y passera ainsi plusieurs mois et reviendra la même année au Maroc», raconte-t-on dans le numéro 116 de la revue mensuelle «Daaouat Al Haq» éditée par le ministère des Habous et des Affaires islamiques.

La lettre incendiaire de Moulay Ismail

Avec son ambassadeur, Moulay Ismail adresse aussi une lettre à Carlos II d’Espagne, dont le contenu est révélé par l’historien Nabil Matar dans «In the Lands of the Christians: Arabic Travel Writing in the 17th Century» (Editions Routledge, 2013).

«Moulay Ismail a envoyé une lettre avec Al Ghassani, datée du 20 septembre 1690, dans laquelle il informait don Carlos au sujet d’Al Ghassani et de son associé, Abdesslam Jassous. Il envoyait Al Ghassani avec cette lettre qu’il avait écrite, en réponse à la lettre que le roi d’Espagne lui avait adressée à propos de cent captifs chrétiens (dont six prêtres) arrêtés lors de la libération de Larache.»

Nabil Matar

Dans sa lettre à Carlos II d’Espagne transmise par Al Ghassani, Moulay Ismail rappelle notamment «la trahison des Espagnols à Grenade, deux siècles plus tôt» avant d’exiger en retour «des livres islamiques, choisis et authentiques, dans les bibliothèques de Séville, Cordoue, Grenade et d’autres villes et villages». «S’il n’y avait pas assez de livres, Moulay Ismail exigeait dix captifs musulmans pour chaque chrétien», poursuit l’historien. Des captifs musulmans quelle que soit leur nationalité, leur situation, leur sexe ou leur état de santé avec la priorité aux Marocains.

L'Expulsion des Maures, 1894, est un tableau de Gabriel Puig Roda exposé au musée de Castellón de la Plana en Espagne. / Ph. FlickrL’Expulsion des Maures, 1894, est un tableau de Gabriel Puig Roda exposé au musée de Castellón de la Plana en Espagne. / Ph. Flickr

Moulay Ismail voulait aussi que son ambassadeur sélectionne les livres, en s’assurant que «toutes les copies du Coran étaient incluses». Il souhaitait aussi, selon sa lettre, que le roi Carlos II d’Espagne «autorise tout musulman libre en Espagne de quitter le pays s’il le souhaite» et que «le monarque espagnol coopérerait et renverrait l’ambassadeur au Maroc, saint et sauf».

Le voyage de l’ambassadeur commence alors près de Ceuta, la préside espagnole sur la côte nord-africaine. «Au bout de deux jours, la délégation arrive à Cadix et y rencontre des musulmans capturés», raconte Jennifer Speake dans «Literature of Travel and Exploration: G to P» (Editions Taylor & Francis, 2003). De Cadix, Al Ghassani et son équipe voyageront «jusqu’à Puerto de Santa Maria, puis à Jerez de la Frontera. De là, ils se rendent à Lebrija, ensuite à Utrera, puis à Marchena, Cordoue, El Carpio, Andujar et Linares avant d’arriver à Madrid».

Une mission à moitié réussie ?

Après avoir remis au roi d’Espagne la lettre de Moulay Ismail, la réponse des autorités espagnoles ne tardera pas. «Les Espagnols ont prétendu que l’incendie de l’Escurial de 1671 avait brûlé les manuscrits arabes [même si] en réalité, une grande partie avait été sauvée», racontent Mohamed Sijelmassi et André Miquel.

La délégation, déçue, se rend ensuite à Tolède pour se focaliser sur sa deuxième mission. Al Ghassani profitera même de ces déplacements pour écrire, à la demande de Moulay Ismail, un récit de voyage qui sera considéré comme l’un des premiers écrits marocains décrivant l’Espagne après les vagues d’expulsion des Morisques. Intitulé «Rihlat Al-Wazir fi Iftikak al-Asir» (Le périple du vizir pour libérer le captif), cet ouvrage n’évoque les captifs qu’en titre, si ce n’est quelques lignes dans un récit descriptif riche et bien détaillé.

La bibliothèque du site royal de Saint-Laurent-de-l'Escurial au nord-ouest de Madrid. / Ph. DRLa bibliothèque du site royal de Saint-Laurent-de-l’Escurial au nord-ouest de Madrid. / Ph. DR

«L’auteur consacre la quasi-totalité de son ouvrage à la description de l’Espagne, de son histoire et de la Cour. Quelques lignes seulement sont consacrées au rachat des captifs musulmans dont il ne dit absolument rien», rapporte François Moureau dans «Captifs en Méditerranée (XVI-XVIIIe siècles) : Histoire, récit et légendes» (Editions Presses Paris Sorbonne, 2008). Un constat confirmé par Nabil Matar qui estime que «curieusement, Al Ghassani ne mentionne rien du sort des captifs qu’il avait été envoyé pour libérer». «Mais on sait qu’il a réussi à en libérer un nombre inconnu», rapporte-t-il.

À la fin du mois de septembre 1691, l’échange de Marocains et musulmans avec des captifs espagnols a lieu à l’extérieur de la ville de Ceuta. Le 18 octobre 1691, les prisonniers libérés vont même «défiler à Meknès».

Al Ghassani retournera auprès de la cour de Moulay Ismail avant de décéder en 1707 à Fès, laissant derrière lui d’autres ouvrages littéraires.


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