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Quand la tente en laine de chèvre devient un signe de richesse [Reportage]

Quand le nom de Tendrara – celle de la colline selon la toponymie amazighe – est évoqué, c’est pour faire écho aux innombrables sorties médiatiques du groupe britannique Sound Energy, qui exploite le nouvel eldorado gazier, situé sous les steppes d’alfa environnantes. La petite agglomération de 12 000 habitants, avec Bouarfa, chef-lieu de la province de Figuig, est l’un des plus grands rassemblements des éleveurs Béni Guil, nomades éparpillés dans les larges espaces déboisés de l’Oriental au Maroc.

Cette pratique de nomadisme, ou plutôt de semi-nomadisme, -comme le précisent les spécialistes qui soulignent la fin, depuis des décennies, d’un nomadisme à plein temps – est sur le point de disparaitre entièrement, au moins dans la province de Figuig. Pour cause, cette région ne compte que 2,2% de la population nomade globale marocaine, estimée à 25 274 personnes selon le recensement de 2014, contre 68 540 en 2004. Le prochain recensement sonnera sans doute le glas de cette pratique ancestrale dans cette région, contrairement à Drâa-Tafilalet et Guelmim-Oued Noun, qui totalisent respectivement 60,8% et 21,0% de la population nomade du Maroc (2014).

Mais là aussi ce n’est qu’une question de temps. Toutes les conditions, y compris les mesures étatiques prises depuis l’indépendance pour encourager la sédentarisation, sont réunies pour que le nomadisme s’éteigne au Maroc. La sécheresse, un rythme d’urbanisation accéléré et l’exode rural lui porteront le coup de grâce.

L’activité de l’élevage pastoral, centrale dans la vie des Béni Guil, a commencé depuis longtemps à être substituée par une nouvelle forme moins mobile, pratiquée par des éleveurs, dont les Béni Guil eux-mêmes, disposant de fonds et employant des bergers pour les besoins de pâturage. En cette période précédant la fête du sacrifice, nombreuses sont les fermes qui procèdent à l’engraissement des deux races prédominantes de l’Oriental, Baida (la blanche), provenant d’Algérie, et la Daghma locale (la brune), qui est aussi connue sous le nom de race Béni Guil, pour les vendre au kilogramme. Au total, la région de l’Oriental compte plus de 3 200 000 têtes d’ovins et 960 000 de caprins, selon les chiffres du ministère d’Agriculture.

Des campements qui se gonflent

À Tendrara, tout le monde connait les campements de Douar Rja F’llah et de Lkhiam, des noms qui évoquent la détresse plus qu’autre chose. Avec les années de sécheresse successives, cet espace nu qui a tout d’un reg, vieux d’une vingtaine d’années et large de plusieurs hectares à l’est de la ville, s’est s’agrandit avec l’arrivée progressive de plusieurs groupes de nomades.

Les dernières familles accuellies se sont installées près d’une Ôgla, nom donné par les Béni Guil à un endroit bas ou les puits sont creusés au milieu d’une végétation dense. «Il n’y plus rien à faire barra. La sécheresse a tout emporté et les nomades qui possédaient, jadis, de grands cheptels n’ont plus un seul poulet», nous dit sur place Lakhdar, devant sa tente fabriquée en morceaux de tissus hétéroclites récupérés ici et là. «Les très belles tentes fabriquées en laine de chèvre sont désormais devenues un signe de richesse», nous explique un acteur de la société civile.

Au cours des dernières années, des vidéos de nomades cédant leurs tentes, un bien très cher, dans les souks de Tendrara ont fait le tour des réseaux sociaux. Ce que les Béni Guil gardent dans leurs demeures de fortune, ce sont les systèmes d’aération des tentes, qui leur permettent de survivre sous une canicule quasi-permanente. À partir du mois de juin, la température dépasse déjà 40° Celsius à l’ombre.

Devant la tente de Lakhdar, un triporteur dissimule l’entrée, à son ombre un Aïdi, le chien de l’Atlas endémique et farouche protecteur du bétail, se cache du soleil. C’est ce véhicule qui permet à plusieurs habitants de Rja F’llah et Lkhiam de se convertir en transporteurs informels. Ce qui reste du cheptel est généralement cédé pour acheter ce mode de transport hybride qui permet de gagner quelques dizaines de dirhams par jour. «Certains jours, je gagne environ 50 dirhams. Si on en déduit 30 dirhams de carburant consommé, il me reste 20 dirhams», nous dit un voisin de Lakhdar.

Néanmoins, l’Aid Al-Adha insuffle d’habitude une activité importante qui fait appel aux services des triporteurs. Cela fait quelques années que ce moyen de transport a commencé à rivaliser avec le camion Ford rouge, véritable emblème de la vie nomade, ayant remplacé les dromadaires depuis les années 1960. Les nomades qui ne disposent pas de moyens pour acquérir un triporteur, achètent des chariots et offrent leur service de portage aux souks et à l’artère principale. Dès qu’un autocar arrive, ils accourent pour essayer de décrocher un voyage. 

Seul point positif pour les rescapés de Rja F’llah et de Lkhiam, les enfants ont la possibilité de se rendre aux écoles. Même si ce n’est pas le premier souci des nomades, car les enfants contribuent très tôt à l’élevage, notamment en endossant très jeunes la responsabilité de bergers non-rémunérés, cela leur ajoute une autre source de savoir, tout aussi riche que la vie de transhumance. S’ils réussissent leurs parcours scolaires, ils seront sédentaires par la force des choses, comme une grande la partie de la population rurale marocaine, pour qui l’école est le premier facteur d’exode rural.

En tout cas, à Rja F’llah et à Lkhiam, une information circule selon laquelle un quartier de 200 maisons sera construit au profit des nomades sédentarisés. Ces derniers n’ont plus qu’à espérer faire partie des concernés par cette opération, comme ils ont longtemps espéré la fin de la sécheresse.

À côté, les petites ruelles de Tendrara sont, depuis toujours, imprégnées par la vie nomade et par l’élevage. Partout, de petits troupeaux ovins et caprins sont exposés à l’ombre pour les acheteurs. Devant certains magasins, de grandes quantités de fourrage et de laine de mouton sont aussi disposées, en attendant un camion Ford ou un triporteur. Cependant, le jeudi 16 juin, c’est le souk hebdomadaire qui attire plus de monde. Une fois les courses terminées, les Béni Guil, en djellaba de laine et enturbannés, se rendent aux innombrables gargotes de Tendrara pour palabrer sur la sécheresse et le prix du fourrage.

L’alliance tacite avec les ksour

Bouârfa, qui a vécu une histoire presque similaire avec les nomades sédentarisés, revit encore un fois le même phénomène. Ancien centre minier colonial ayant vu le jour avec la découverte du manganèse il y a un siècle, elle a connu une implantation nomade de fortune à ses faubourgs occidentaux, qui a donné lieu à un quartier ayant pris le nom de Hay Abou Dhabi, car reconstruit par les Émiratis. Ce même quartier a perdu ainsi son appellation d’origine de Douar Lahouna (ils nous ont jeté), en référence à sa situation ancienne de secteur excommunié. 

Mais l’histoire se répète à Bouârfa. Sur la route de Figuig, un autre campement a vu le jour, il y a une vingtaine d’année, et se gonfle et s’allège au rythme des départs et des retours des nomades et de leurs tentes. Ce campement, appelé Douar Ain Zarga (village de la source bleue) car situé en amont d’une source qui jaillit au milieu du schiste, est constitué d’une centaine de masures construites en pierre et de tentes tout aussi délabrées que celles de Tendrara. Au début de l’hiver dernier, plusieurs tentes en laine de chèvre y étaient installées entre les maisonnettes en pierre, ce qui indiquait la présence de nomades en transhumance. Actuellement, leur départ a rétréci le campement, mais ce n’est que partie remise.

Avec les oasis, notamment la ville de Figuig et le frontalier Ksar Ich, les nomades ont une histoire différente. Les oasiens et les nomades ont appris à s’apprivoiser depuis des siècles et le départ et le retour des nomades est considéré comme un phénomène normal. Les habitants de Ksar Ich se sont même mélangés avec les nomades, par l’effet d’alliances maritales, chose qui ne s’est pas produite à Figuig.

Dans ces deux grandes oasis, les plus excentrées à l’est du Maroc, ce sont plutôt les nomades Lâmour qui ont pris l’habitude de débarquer et non les Béni Guil. Néanmoins, les terres collectives des oasiens, défendues farouchement, empêchent les nomades d’installer des campements définitifs très proches, comme ceux de Tendrara et de Bouârfa. Ils plantent leurs tentes loin des ksour, mais y accèdent souvent pour travailler en tant que gardiens de maison ou de magasins. À l’extérieur de Figuig, un petit campement d’une dizaine de tentes est visible depuis le goudron qui mène à Oued El-Arja, qui forme la frontière avec l’Algérie.

Cette cohabitation a créé au fil des siècles une sorte d’accord tacite, aux limites bien définies. Les habitants des ksour de Figuig et de Ksar Ich d’un côté, et Lâmour d’un autre, ne le transgressent presque jamais. Néanmoins, la sédentarisation de ces nomades se profile comme une fin inéluctable. Ces zones frontalières, donc fortement militarisées, n’offrent plus la même liberté de déplacement, jadis nécessité plus qu’un luxe. Quand les cieux et les sols sont devenus moins généreux qu’avant, il n’y a désormais plus rien à faire que vendre les tentes en laine de chèvre et aller habiter une tente de fortune, en espérant une largesse émiratie ou une visite des hautes sphères officielles.


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