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Quand les frontières étaient une source de solidarité

Les frontières entre le Maroc et l’Algérie ont toujours été un sujet à débat, c’est d’ailleurs le fond de la rivalité entre les deux pays depuis l’Indépendance de l’Algérie. Mais dans l’histoire, le tracé des frontières a été au contraire, un élément de solidarité entre les deux pays. Un expert raconte.

L’histoire du voisinage entre le Maroc et l’Algérie a connu plusieurs rebondissements ces dernières années, mais il fut un temps où les deux pays étaient très proches, notamment lorsque les deux luttaient pour leur indépendance.

S’il y a un élément qui peut expliquer la nature des relations bilatérales maroco-algériennes, c’est la frontière entre les deux pays. Le Professeur Okacha Berahab, historien et ancien professeur à la Faculté de Mohammédia, Université Hassan II, invité des Mardis du entre de recherche Policy Center for the New South (PCNS), raconte comment le Maroc et l’Algérie étaient solidaires et comment les voisins pourraient passer vers la voie de la réconciliation.

Comment peut-on qualifier la signification des frontières entre le Maroc et l’Algérie et quelles en sont les caractéristiques ?

Nous examinons cette question à la lumière de deux phases. La première phase débute à partir du 16e siècle lorsque les Turcs pénètrent en Algérie et que les premiers signes des frontières entre les deux Etats ont commencé à apparaître. Avec la naissance de l’Etat alaouite au cours du 17e siècle, les premiers sultans alaouites se sont engagés auprès des Turcs d’Algérie à ne pas aller au-delà de l’oued Tafna qui se situe à l’ouest d’Oran et s’étend vers le sud jusqu’à l’ouest de Tlemcen. Mais la délimitation des frontières au sud de cet oued est restée floue. La zone du Sahara faisait partie du Maroc en vertu du système d’allégeance et des impôts qui étaient perçus.

Au cours de la deuxième phase – la phase du colonialisme français (1830-1962) – qui a introduit le concept nouveau de frontières basées sur des cartes et sur le modèle européen de l’Etat-nation, le Maroc va devoir faire face à l’expansion française. En effet, le Traité de Lalla Maghnia sur les frontières est intervenu après une défaite militaire en 1844 et a constitué une grande injustice envers le Maroc. Le traité était très ambigu car il déterminait les points de repère dans la zone tellienne, c’est-à-dire de la mer aux environs des oasis de Figuig, alors que la frontière au sud de Figuig est demeurée imprécise, de façon délibérée, pour que la France puisse s’étendre comme elle veut et quand elle veut. Le Traité de 1901 signé à Paris et les deux accords d’Alger signés en 1902 ont ainsi complété la délimitation de la frontière au sud de Figuig, mais incluaient des parties du territoire marocain à l’Algérie, dont, à titre d’exemple, l’oasis du Touat, Béchar, Kenadsa, etc.

Quelles sont les caractéristiques de cette imbrication des relations maroco-algériennes ?

Je ne dirais pas qu’il y a une imbrication, mais plutôt une forme de solidarité qui a commencé depuis l’occupation française de l’Algérie. Cette solidarité s’est manifestée à travers le soutien à l’Emir algérien Abdelkader, aussi bien au niveau populaire qu’au niveau officiel et s’est poursuivie jusqu’en 1844 lorsqu’un différend sur la question de la résistance est apparu entre le Sultan et l’Emir, alors que les tribus marocaines, qui se trouvaient aux frontières, soutenaient l’Emir malgré la pression du Sultan sur elles, mais ont dû finalement se soumettre au Sultan, ce qui a poussé l’Emir à recourir à l’armée française dans l’ouest algérien en 1847 après des affrontements militaires avec le Maroc.

Cette affaire continue d’ailleurs de peser sur les relations entre les deux pays à ce jour. Lorsque le Maroc est devenu occupé à l’instar de l’Algérie (1912-1956), une grande solidarité s’est exprimée de la part des Uléma d’Algérie avec la cause marocaine, notamment avec la révolution de Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi, alors qu’était condamné le Dahir berbère et que la solidarité de l’association des Uléma avec le Maroc était renouvelée à l’occasion de l’exil du Sultan Mohammed Ben Youssef.

Quel est le rôle des régions frontalières dans la cristallisation de la solidarité maroco-algérienne ?

Les manifestations de solidarité se sont poursuivies de 1956 à 1962. Au niveau local, les populations de la région ont accueilli les émigrés expulsés d’Algérie, alors qu’au niveau officiel, les responsables ont fourni les conditions nécessaires à l’installation de l’Armée de libération algérienne tout au long de la zone frontalière, de Saïdia à la région de Figuig, et qui partait de l’est du Maroc pour attaquer l’armée française, puis retournait dans ses bases à proximité des frontières. Par ailleurs, le Maroc défendait la cause algérienne dans les sphères internationales, outre le soutien qui lui était apporté à tous les niveaux. Cependant, après l’indépendance de l’Algérie en 1962, le différend sur la délimitation des frontières allait alimenter le conflit en 1963 entre les deux voisins, sous la forme de ce qu’on a appelé la guerre des sables. Ainsi, ce fut la première rupture entre les deux pays, dont les effets ont été fort durables.

La rencontre d’Ifrane en 1969, puis l’accord de 1972, avaient pour objectif de forger cette solidarité à travers certains programmes et projets productifs communs. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le Traité de fraternité et de bon voisinage signé à Ifrane le 15 janvier 1969 a fixé les règles de base de bon voisinage et de coopération économique. Il a été suivi de la rencontre de Tlemcen le 27 mai 1970 qui a mis l’accent sur la nécessité de mettre en œuvre tous les accords conclus entre les deux pays. La coopération entre eux s’est concrétisée à travers l’accord du 15 juin 1972 signé à Rabat à propos de la délimitation des frontières. A la même date, un accord de coopération a été signé en vue de l’exploitation de la mine de fer de Garat Jbilet près de Tindouf. En examinant ce dernier accord, on y trouve certains aspects que le Maroc n’était pas en mesure de divulguer à l’époque, notamment la reconnaissance que la mine de fer se trouve en territoire algérien et que c’est l’Etat algérien qui a le droit d’extraire le minerai, de le vendre, de le commercialiser et de déterminer la quantité qui peut être exportée.

La deuxième condition figurant dans l’accord consiste à créer une société maroco-algérienne (à égalité entre les deux pays) qui se chargera de la construction d’une voie ferrée pour acheminer le minerai de fer vers les ports marocains sur la côte atlantique en vue de son exportation. Mais cette société ne peut acquérir le fer qu’avec l’autorisation de l’Etat algérien, ce qui sert les intérêts de l’Algérie plus que les intérêts du Maroc. C’est ce qui a poussé le Maroc à refuser de ratifier cet accord et à retarder la ratification de l’accord sur le tracé des frontières jusqu’à la reprise des relations entre les deux pays suite à leur rupture en raison des tensions dues à la question du Sahara récupéré en 1975. L’accord a ensuite été publié au journal officiel le 22 juin 1992. Entretemps, un rapprochement s’était opéré entre les deux pays après la création de l’Union du Maghreb Arabe en 1989, mais ce rapprochement a rapidement commencé à se dissiper à la suite des actes terroristes survenus à Marrakech en 1994, ce qui a amené le Maroc à imposer le visa aux Algériens et l’Algérie à riposter en fermant les frontières terrestres, toujours fermées à ce jour (2022).

En marge de ces évolutions, en 1973, la question de la récupération du Sahara marocain a commencé à être à l’ordre du jour. Le Maroc craignait de voir des projets se mettre en place dans des régions dont la marocanité n’était pas encore établie. Cette crainte ainsi que l’inégalité des intérêts dans les accords conclus ont poussé le Maroc à geler le traité de coopération pour l’exploitation du minerai de fer près de Tindouf et à retarder la ratification de l’accord sur le tracé des frontières. Il existe d’autres questions sur lesquelles la coordination entre les deux pays a fait défaut, ce qui a conduit à des discordes et des tensions, notamment l’absence de coordination dans la lutte contre les activités de contrebande, de trafic de drogues et de terrorisme. Le projet de connexion électrique est en fait le seul projet qui est encore en vigueur entre les deux pays. Son maintien est le résultat d’accords internationaux liant l’Union du Maghreb Arabe et l’Espagne et ne peut être rompu.

Quant aux autres projets, ils étaient voués à l’échec. On peut citer, en l’occurrence, le projet d’installation d’une cimenterie dans la zone frontalière, ainsi que le non-renouvellement de l’accord sur l’acheminement du gaz algérien vers l’Algérie via le territoire marocain (31 octobre 2021). La raison de l’échec de ces projets réside dans l’absence de coordination entre les deux Etats et le manque de confiance entre eux sur fond de la question de la récupération du Sahara.

Quelle approche pour améliorer les relations entre les deux Etats ?

Pour améliorer les relations entre les deux pays, il faut tout d’abord restaurer la confiance entre eux. A cet effet, il faut mettre en œuvre les accords antérieurs qui mettent l’accent sur le bon voisinage et la nécessité de résoudre les problèmes par des voies pacifiques et négociées. Cela passe par la reprise des relations diplomatiques, la coordination dans toutes les questions bilatérales, la mise en place de projets de développement conjoints dans les zones frontalières, tout en œuvrant à la réconciliation de la mémoire collective et à l’unification des programmes scolaires afin d’ancrer l’esprit de solidarité, plutôt que l’hostilité, dans les mentalités des jeunes générations.

De façon générale, il semble que ce soit des calculs politiques qui commandent l’instauration de relations de voisinage normales entre les deux pays. Le fait d’aboutir à un consensus à leur sujet est susceptible de réduire les tensions et les incidents qui se produisent sur les frontières et de réaliser le développement économique le long de la zone frontalière, ce que souhaitent et espèrent les populations des deux côtés de la frontière. Seul un accord à propos du principal point de discorde, à savoir la question du Sahara marocain – est à même de ramener les relations entre les deux pays à leur état normal.

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