Une ville jumelle de Chefchaouen existe dans les Pouilles

Au début des années 1960, le peintre milanais Vittorio Viviani s’émerveille devant les nuances de bleu dans une petite ville au cœur du côté sud-est de la Botte italienne. Le dédale de rues étroites et leurs couleurs chatoyantes lui inspire quelques tableaux. Les années passent et le bleu de cette ville fascinante cède en partie à l’usure du temps, mais celle-ci attire des architectes qui y trouvent des rappels d’autres cités, telles que Chafchaouen au Maroc, Safad en Palestine ou encore Jodhpur, dans l’Etat indien du Rajasthan.

Cette ville s’appelle Casamassima. Elle se trouve à quelques kilomètres de Bari, chef-lieu de la région italienne des Pouilles. On peut facilement confondre certaines de ses photos à d’anciennes rues de la petite ville du nord du Maroc. Pour garder son charme qui se ternit, la municipalité de Bari envisage de réhabiliter ses couleurs qui font son identité et la spécificité de toute la région, notamment avec l’aide d’architectes comme l’Italienne Marilina Pagliara.

Des points communs dans l’histoire de Casamassima et de Chefchaouen

Marilina Pagliara a récemment fait part de ses études où elle a tenté de déchiffrer ce que traduisait l’usage du bleu à Casamassima, suggérant un rapport à la religion. Jusque-là, il est connu parmi les historiens que la couleur bleue de cette région est liée au Maforii (voile) de la patronne du village.

En effet, ces pigments ont été utilisés en reconnaissance spéciale aux actions de la patronne pour préserver les zones habitées de la peste, qui a frappé Bari et l’arrière-pays au milieu du XVIIe siècle. Dans ce sens, La Repubblica rappelle que c’est le duc Odoardo Vaaz qui a ordonné que le centre historique actuel soit peint à la chaux, en ajoutant la couleur bleue du «manteau de la Vierge».

L’hypothèse de l’architecte Mariliana Pagliara va plus loin. Elle fait remonter l’origine de cette couleur à la tradition juive, en faisant justement le lien avec le bleu de Chefchaouen, ville refuge des communautés juive et musulmane chassées d’Al-Andalus, lors de la Reconquista (722 – 1492). 

«La ville sainte [Chefchaouen, ndlr] a été peinte en poudre bleue-indigo de Tékhélèt, colorant naturel à base de coquillages et dont l’utilisation a été recommandée au peuple d’Israël», souligne l’architecte. Chemin faisant, elle explique que «cette tradition a été perpétuée au cours des siècles et aujourd’hui, les habitants, bien que non juifs,  »rafraîchissent la peinture » de leurs maisons avec ces pigments bleus vendus en pots».

De plus, Mariliana Pagliara souligne que le point commun entre des «cités bleues» telles que Safad, associée à l’air dans la tradition hébraïque, Chefchaouen et Jodhpur est d’avoir accueilli, il y a des siècles, des communautés juives. Elle n’écarte pas de ce fait que Casamassima ait également accueilli des familles juives par le passé, fédérée par une figure du judaïsme sépharade appelée Miguel Vaaz de Andrade. Considéré dans nombre de récits historiques comme l’un des principaux marchands de grains européens, il a trouvé refuge à Naples en 1580, selon les données de la chercheuse.

Celle-ci va jusqu’à affirmer que le commerçant s’est installé à Casamassima et que ses activités de vente et d’achat de blé dans les Pouilles auraient fructifié sa fortune, jusqu’à acheter la totalité du village en 1609 «pour 76 000 ducats transférés au Regio Fisco, après la disparition sans héritiers de la baronne d’Acquaviva et des terres de Rutigliano et Sannicandro riches en blé». En 1612, cet homme aurait acheté le titre de comte et s’est installé dans des palais, à partir desquels il a supervisé l’activité commerciale de la flotte engagée dans les côtes adriatiques.

Un village habité depuis au moins le IXe siècle

Selon la plateforme InItalia con Virgilio, ce serait même Miguel Vaaz qui aurait fait le vœu d’éloigner la peste du pays à la Vierge de Constantinople, en donnant l’ordre de peindre le logement à la chaux avec de l’aluminium, comme un rappel du voile bleu de la vierge Marie. Par ailleurs, la même source ramène l’édification première du village au IXe siècle, «autour d’une imposante résidence patronale, dite le château». Dans le temps, cette cité aurait été «protégée par des murailles et pas moins de 33 tours de contrôle, détruites cependant par les troupes hongroises en 1348».

Même le choix de l’emplacement pour l’édification de cette ville n’aurait pas été fortuit. En effet, celui-ci se situe sur un axe important, emprunté à l’époque de l’Empire romain et «liant la Ville Eternelle à Tarente», rapporte encore InItalia con Virgilio.

Au fil des siècles, cette ville a connu l’édification d’un monastère en 1573, qui a servi d’orphelinat au cours des sept premières années de son existence. Par la suite, il a eu différentes fonctions avant d’être abandonné. Aujourd’hui, il est en cours de restauration. En évoquant les années – voire les siècles – de vie à Casamassima, les architectes comptent près de 600 couches de peinture bleues sur certains anciens édifices.

Quant à Miguel Vaaz de Andrade, avec qui cette cité a connu une deuxième vie, le goût du pouvoir et de l’argent l’aurait rendu de plus en plus tyrannique à l’égard de sa population. Toujours est-il que son empreinte dans l’histoire de cette région aura marqué les siècles à travers des traditions, peu à peu délaissées, mais que Bari veut ressusciter en donnant au bleu de Casamassima un nouvel éclat.

Mariliana Pagliara, elle, renforce son hypothèse par des symboles marqués sur les murs de l’ancien village, comme cette ouverture arrondie avec une étoile à six branches au-dessus de la porte d’une maison datant du XVIIe siècle, au cœur du quartier de Scesciola.


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