La portée universelle du patrimoine préhistorique du Maroc en débat à l’UNESCO

Par Farida  Moha ( Paris)

Ce vendredi 17 Juin  2022 au siège de l’UNESCO à Paris, véritable microcosme du monde, un colloque international se tient sous le thème « La portée universelle du patrimoine préhistorique du Maroc » avec la participation de la Directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay, du ministre marocain de la Culture et de Communication, des ambassadeurs, des experts et chercheurs en sciences préhistoriques.

Il convient de rappeler que le Maroc assure la Présidence du Comité du Patrimoine Mondial Immatériel de l’UNESCO pour l’année 2022 et l’ambassadeur du Royaume du Maroc à l’UNESCO, Samir Addahre, présidera sa  17ème session prévue du 28 novembre au 3 décembre 2022. Le patrimoine géologique et paléontologique  marocain aujourd’hui reconnu à l’échelle mondiale pour sa richesse et sa diversité contribue à la « fabrique de la mémoire universelle», au moment où cette mémoire est mise à mal par la destruction ou le pillage de sites historique comme au Mali, en Libye ou en Syrie et Irak.

Le Maroc  «  paradis des archéologues »

Les multiples découvertes des dernières années font du Maroc l’un des pays les plus importants en termes de recherche archéologique et préhistorique. D’où la mise en chantier de candidature d’inscription au patrimoine de l’UNESCO selon Youssef Khiara, directeur du patrimoine culturel au ministère de la Culture. Dans le hall immense de  l’Unesco, l’exposition sur la recherche préhistorique au Maroc qui a attiré beaucoup de monde, donne un avant gout et la réelle mesure du paradis archéologique qui,  selon le Professeur Ahmed Oumouss  aide à la compréhension des relations  de l Homme et de ses comportements vis-à-vis de l’espace et de la nature. Les découvertes des outils de couture dans la grotte des contrebandiers près de Rabat, les nombreuses découvertes d’objets en pierre taillée  réalisées  à Casablanca, plus exactement  à « Sidi Abderrahman », dans la carrière Thomas et dans la « Grotte des rhinocéros», où les ossements des animaux de zèbres et d’antilopes en grotte ont été  tirés de terre grâce à un travail  de coordination et de recherche d’équipes marocaines et européennes, tout cela participe d’une interactivité mettant en exergue la recherche d’objets et les techniques modernes. Les fouilles réalisées dans le cadre de la coopération maroco-française ont livré selon  les professeurs Abderrahim Mouhib et Jean-Paul Raynal des fossiles de première importance pour la compréhension des origines de la lignée d’homo sapiens.

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Autre récente découverte significative, celle des restes de l’Homo Sapiens à Jbel Irhoud dans la province de Youssoufia qui constituent une découverte majeure et font reculer les origines de notre espèce par leur datation de 300 000 ans, qui fait déplacer les origines de l’homo sapiens de l’Afrique de l’Est à l’Afrique du Nord, au Maroc tout en reconnaissant les étroites connexions existant entre le Maroc et l’Afrique selon les professeurs Abdelouahed Ben Ncer et Jean-Jacques Hublin. Ces derniers soulignent que JBel Irhoud est le site africain le plus riche  et le plus ancien qui documente l’origine de notre espèce. Les découvertes dans les grottes des pigeons de Tafoughalt, site le plus ancien treparide,  la grotte de Bizmoune qui marque la naissance du comportement social la cromlech de Mzora, architecture mégalithique d’Afrique du nord situé dans la région d’Asilah dans le nord du Maroc qui selon le professeur Abdelaziz El Idrissi a cultivé les céréales comme le blé en grains, le blé dur. A Bizmoune de nombreuses pièces pédonculées dont une grande partie de silex ont également été découvertes. Au total, ce sont plus de 17.000 pièces qui sont aujourd’hui entre les mains des chercheurs. Selon les chercheurs Mohamed Abdeljalil Hajraoui et Roland Nespoulet « Avec prés de 50 sites archéologiques  le Maroc possède un patrimoine unique et universel  pour mieux comprendre les plus anciennes sociétés d’homo sapiens, société d’hommes et de femmes qui disposaient d’indiscutables capacités cognitives intellectuelles et sociale »

« Chaque site est  une nouvelle bibliothèque ouverte »

 Au-delà de la richesse  des découvertes, une question de fond se pose pour les profanes: quelle histoire racontent les vestiges archéologiques ? Que nous disent en  ces temps accélérés et fragmentés, ces pierres et objets datant de centaines de millénaires ? Pour la directrice générale de l’UNESCO  qui ouvre ce colloque de Paris ,  ces sites ont une valeur universelle  et nous disent « ce que nous sommes  et ce que nous avons en commun .Chaque objet a un langage symbolique  qui dépasse l’instant présent et fait parler notre humanité à l’échelle du temps ». Pour le ministre Mehdi Bensaid qui rend hommage aux chercheurs et scientifiques, le patrimoine préhistorique « interroge le temps long à l’heure de l’instantané nous dit comment l’homo sapiens écrit son histoire  et s’insère dans la civilisation et dans l’histoire de l’humanité .Il nous permet de maintenir les liens avec ce qui nous a construit ». C’est ainsi que l’humanité, riche de son passé saura d’où elle vient pour mieux comprendre où elle va. Cette mémoire collective appelle cependant à une lourde responsabilité, « il faut en effet, dit il, la transmettre  pour faire progresser la recherche et la connaissance. Il faut  également défendre et protéger cet  héritage qui nous inscrit dans la durée  et dans notre condition ».

Ces réponses rejoignent celle du  président Dominique Garcia, président de l’Inrap (Institut national des recherches archéologiques) : « Les milliers de chantiers de fouilles, dit-il,  dessinent une histoire du territoire, des paysages, des peuplements, retracer une histoire sur le temps très long. Il y a une richesse documentaire et chaque site est quasiment une nouvelle bibliothèque ouverte qui permet de raconter une histoire« . Il ajoute que  « L’archéologie permet de poser des questions contemporaines sur les migrations, sur l’environnement, sur la nature de la ville et son devenir (…).« 

André Azoulay ou le plaidoyer de « l’histoire de la terre et de l’humanité ».

Lors d’une journée d’information dédiée à la découverte de la grotte de Bizmoune , André Azoulay , Conseiller de Sa Majesté présent à l’exposition de l’UNESCO à Paris va dans le même sens et évoque « la place du Maroc  dans la formidable histoire de la terre et de l’humanité » « il s’agit  des premiers indices  de l’humanité faisant apparaitre  l’existence de relation s structurées  entre membres d’un même groupe  ou de groupes différents , cette parure illustrant pour la première fois l’existence d’une forme de langage  voire d’une langue  à l’époque de l’Homo sapiens. La parure de Bizmoune  incarne selon lui la centralité de la place de la femme  dans les sociétés d’Homo sapiens ».

Le mouvement des animaux tortue, le rhinocéros, la panthère et le lion et des hommes est également au centre du patrimoine préhistorique .C’est en effet à la période néolithique  que les déplacements et échanges  entre différentes régions se sont développées.“Essaouira a longtemps été surnommée le “port de Tombouctou” comme lieu de grande mobilité des hommes, mais ce que l’on apprend aujourd’hui, c’est que c’était également un point de passage pour les animaux », assure de son coté le Professeur Abdeljalil Bouzouggar, indiquant au passage que Bizmoune, est issue d’un mot en amazigh signifiant l’endroit des lions ou la tanière de la Lionne. Lors de la visite de la directrice de l’UNESCO à la grotte de Bizmoune le professeur  lui  a présenté la plus vieille parure au monde composée de 32 coquilles façonnées à partir d’un gastéropode marin Tritia gibbosula (anciennement Nassarius gibbosulus) dont une réplique a été offerte à l’UNESCO. Ces minuscules coquillages  fournissent des informations cruciales sur l’origine du comportement symbolique tel que le langage et d’après la publication de l’équipe scientifique, « l’utilisation de ces coquillages marins, probablement en pendentif, témoigne d’un comportement symbolique très ancien chez notre espèce, Homo sapiens. Les premières découvertes ont été réalisées dans des sites du Levant datant d’environ 135.000 ans ainsi qu’en Afrique du Sud vers 76.000 ans. D’autres sites d’Afrique du Nord avec des gastéropodes marins ont été datés entre 116.000 et 350.000 ans. Grâce à des datations croisées à hautes résolutions (déséquilibre radioactif uranium-thorium) les découvertes de Bizmoune vieillissent les premiers témoignages de ce comportement symbolique durant la période géologique froide et aride du Pléistocène .Ces artefacts sont l’expression même d’une identité sociale et culturelle des porteurs, une communication non-verbale sans précédent, des éléments d’émergence du langage et de l’origine des symboles ». Pour le professeur  la préhistoire du Maroc reste à découvrir. Une étude passionnante sera publiée  dans la revue Science Advances des travaux des chercheurs  de l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine (INSAP, Rabat, Maroc), du Laboratoire Méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique (LAMPEA, Aix-en-Provence) et de l’Université d’Arizona (Tucson, USA). La coopération et le partenariat entre universités se révélant être indispensables pour faire progresser la recherche préhistorique.

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