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Les personnes âgées et leur prise en charge

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Les institutions sociales sont nées de ce que l’on s’est accoutumé à considérer comme une obligation publique fondée sur l’appartenance permanente ou transitoire à une communauté. Ce lien est abstrait et dépend de certaines caractéristiques impersonnelles. C’est ainsi que les personnes âgées disposent d’un droit à être aidées et, surtout, d’un droit à vivre décemment.

Ce droit est à l’origine des institutions sociales qui leurs sont dédiées et qui vont de la retraite aux établissements d’accueil. Cependant, cette conception n’est pas unique et son importance peut varier selon les contextes. Le plus généralement, et avant même que les institutions de protection sociale ne se soient développées, ce droit était d’abord fondé sur la parenté dans le cadre de la famille élargie, où cohabitaient trois ou quatre générations, incluant les collatéraux (les oncles, les tantes, les grands-oncles, etc.). La solidarité familiale et l’Etat-providence sont deux choses différentes.

La seconde se développe sur le déclin de la première, à la fois parce que la solidarité ne parvient pas à garantir pour tous les mêmes ressources (par exemple, une famille pauvre ne pourra pas prendre en charge les mêmes soins et pour la même durée qu’une famille aisée) et parce que l’objectif poursuivi est l’universalité des prestations.

Cette dynamique de remplacement d’un type d’obligations par un autre s’inscrit dans le fonctionnement des sociétés depuis le dix-neuvième siècle et dépend moins de leurs « cultures » que de leur modernisation économique et sociale, et tout particulièrement de leur urbanisation. C’est particulièrement visible s’agissant de la prise en charge des personnes âgées.

Bien sûr, il existe des décalages entre les sociétés dans ce mouvement unanime. Au Maroc, le devoir de vivre avec ses parents et de les prendre en charge est largement proclamé et demeure la référence morale des comportements vis-à-vis des ainés.

On rappelle souvent à ce propos la position d’Hassan II : «Le jour où l’on ouvrira la première maison de retraite au Maroc, notre société sera en voie de disparition». Pourtant, la conception traditionnelle de la famille en tant que « famille élargie » et groupe de solidarité est en train de se résorber au profit d’une conception de la famille réduite au couple parental et aux enfants n’ayant pas terminé leurs études. Le plus actif moteur de ce changement est la généralisation du mode de vie urbain avec tous les phénomènes qui la caractérisent : le développement de l’individualisme, l’inscription d’une même personne dans différents réseaux et, partant, la pluralisation des valeurs.

Nous nous retrouvons ainsi, pour le dire vite, avec deux types de familles : (1) la famille issue de la société marocaine des années cinquante, qui n’était déjà plus une société traditionnelle et dont la dynamique se décidait dans les villes, mais qui continuait à promouvoir une conception relativement élargie et patriarcale du groupe familial ; (2) la famille refabriquée par l’urbanisation et les vagues successives de la modernité. Ces deux familles sont déjà celles du monde d’après, mais elles entretiennent, néanmoins, des relations antagoniques et déséquilibrées.

Si la première famille est dans un processus de déclin, du strict point de vue de la morphologie sociale, elle n’en demeure pas moins la référence pour ce qui est des devoirs vis-à-vis des ainés, et perdure à la fois grâce au conservatisme résiliant de la société marocaine et à l’insuffisance de son système de protection sociale. Mais comment accomplir son devoir familial alors que l’organisation sociale et le mode de vie qui les soutenaient se résorbent inéluctablement ?

Nous avons mené, il y a quelques années, dans le cadre d’un Groupe de recherche international dont faisait partie l’Université internationale de Rabat, une enquête sur la prise en charge des personnes âgées, du point de vue pratique et moral de leurs enfants. Cette enquête a été conduite à Khénifra, en milieu rural donc, où la tension entre l’évolution de la famille et le modèle de référence est tout aussi présente que dans l’axe Tanger-Rabat-Casablanca. C’est l’une des choses que nous voulions montrer.

Nous avons travaillé sur des personnes âgées de plus de soixante-dix ans, souvent des femmes et des veuves, appartenant à la classe moyenne et jouissant, pour la plupart, d’une petite aisance. Ces femmes habitaient dans la maison familiale (du mari) que les enfants conservaient en indivision pour leur mère, mais qu’ils n’habitaient plus. Les fratries concernées allaient de cinq à sept enfants, relevant d’un régime démographique remontant à la fin des années cinquante, aux années soixante et soixante-dix.

A quelques exceptions près, les enfants ont fait des études et travaillent, contrairement à leurs mères qui n’ont pas fait d’études et n’ont travaillé qu’au foyer. Une partie de ces femmes vivait avec une aide-ménagère et l’autre partie avec une fille, généralement non mariée (ou divorcée),et, dans un cas, avec l’un des fils, son épouse et ses enfants. Les enfants qui vivaient avec leurs mères étaient ceux qui avaient le moins réussi leur vie. Vivant dans la maison indivise, ils étaient en quelque sorte hébergés par leurs frères et sœurs. Si vivre dans la maison de leur mère pour l’aider était présenté comme un devoir, c’était aussi un arrangement économique.

Les enfants aidaient financièrement leurs mère, mais étaient loin de se montrer  dans une attitude de disponibilité totale vis-à-vis d’elle, contrairement à ce qu’ils affichaient avec emphase. Leur disponibilité comportait des limites nettes : celles de leur propre foyer. Ils étaient ponctuellement présent, mais chacun vivait chez lui, selon ses propres rythmes. Dans les entretiens, les enfants disaient : « Je téléphone à ma mère tous les soirs » ou « je vais chez elle pour toutes les fêtes ». Ces déclarations sont intéressantes parce qu’elles normalisent le fait que les parents et les enfants ont des domiciles différents et que la piété filiale consiste dans autre chose que dans la cohabitation ou même présence.

Le foyer est le foyer du couple familial : tout le reste est l’extérieur, le lieu d’un déplacement. Parfois, ce sont les mères qui se déplacent chez leurs enfants. Une femme racontait que sa belle-mère et sa belle-sœur venaient s’installer chez elle, à Rabat pour d’assez longs séjours, d’un mois au moins, voire de deux. Plus loin, dans son récit, elle indiquait que, durant leur séjour, elle avait voyagé plusieurs fois, y compris avec son mari, ce qui indique bien que le prolongement du séjour était en soi problématique : « Je suis obligée de changer mes habitudes », « je cuisine davantage », « je ne choisis plus les programmes de télévision, elle(sa mère)n’écoute que des chaînes arabes ».

D’une manière générale, nous sommes rendus compte, d’un entretien à l’autre, que, si les enfants ne cessaient d’exprimer leur piété filiale, faisant, notamment, références aux hadiths et au Coran, ces attitudes correspondaient surtout à ce qu’ils considéraient être leurs obligations et la bonne manière de paraître. De fait, les parties des entretiens où ils décrivent les modalités cette piété à l’œuvre apparaissent décalées, puisqu’elles organisent bien plus la mise distance que le rapprochement. La cohabitation avec les parents est conçue comme une situation transitoire, une visite plus ou moins longue des uns chez les autres.

Toutefois, aucun des enfants n’assumait que la vie avec les parents était une charge et que ce qui comptait le plus était la tranquillité de leur en couple et avec leurs enfants. En même temps, tous se comportaient suivant cette idée non dite, de sorte qu’ils décrivaient sans cesse les interactions avec leurs parents en faisant toujours apparaître le dérangement. Accepter ce dérangement était se montrer bons enfants. On ne saurait mieux attester la rupture entre les modes de vie effectifs et les modèles de référence.

Pourtant, le prescrit social demeure, au-delà de la relation effective entre parents et enfants, faisant peser sur ces derniers une obligation difficile à éluder, puisque prendre soin de ses parents de manière plénière est un critère important de respectabilité. Il n’y a pas d’alternative, qui puisse être publiquement assumée. Les déclarations sont donc hyperboliques. Les enfants disent : « Je ferais tout pour mes parents », « mes parents sont ce à quoi je tiens le plus », mais il est clair qu’ils ne font pas le « tout » possible, sachant que la cohabitation constituerait seule la réalisation de ce tout.

C’est d’ailleurs pour cela que leurs propos s’accompagnaient d’excuses mettant en cause le mauvais caractère des parents, la difficulté de les voir autant qu’ils le voudraient à cause du travail ou parce qu’ils habitaient avec un frère ou une sœur désagréable. Cette posture louvoie entre la contrainte de la réputation et celle du mode de vie. Il en découle la réaffirmation de l’obligation de prise en charge des parents par les enfants mais réaménagée. En d’autres termes, la prise en charge des personnes âgées n’est toujours pas, considérée comme, d’abord, la responsabilité de l’Etat social. C’est ce qui reste clairement du monde « d’avant ».

La dette morale des enfants minimise les devoirs de l’Etat. Cela a longtemps été une bonne chose pour les différents gouvernements marocains. La centralité du social voulue par le souverain est en train de modifier cette situation. Mais la modification ne peut être rapide. Autonomiser les personnes âgées par rapport à leurs enfant implique de revoir substantiellement le régime des retraites, de mettre en place un minimum vieillesse (puisque toute une partie des personnes âgées ne bénéficie tout simplement pas d’une retraite), créer un réseau d’institutions d’accueil, tant pour les personnes âgées dépendantes, que pour celles qui ne le sont pas encore, c’est-à-dire mettre en œuvre des politiques multisectorielles qui prennent du temps et impliquent des dotations budgétaires constantes et suffisantes.

De ce point de vue, la prévalence des valeurs de la société « d’avant » peut favoriser une forme de procrastination comme elle a longtemps entraîné le désinvestissement de l’Etat par rapport à ce dossier. L’urgence peut apparaître ailleurs. En termes d’action gouvernementale, cela veut dire que les gouvernants gagnent du temps. De fait, si la famille s’est remodelée autour du couple parental, la cohabitation avec les parents demeure un phénomène important. Compte tenu de ce que nous a appris notre enquête, la rémunération d’une aide-soignante ou d’une sœur moins favorisée que les autres par les enfants permet le maintien, au moins provisoire, du parent survivant dans son propre logement. Toutefois, cette capacité de résilience apparaît limitée dans le temps.

Du point de vue des représentations du mode de vie « normal », la cohabitation intergénérationnelle apparaît d’ores et déjà, on l’a vu, comme une contrainte. Il est possible d’imaginer que, pour les prochaines générations de parents à devenir âgés – et qui auront eux-mêmes éprouvés cette contrainte avec leurs propres parents – il en sera également ainsi, mais de manière inversée : cohabiter avec leurs enfants ne leur apparaîtra pas nécessairement comme une chose agréable.

A ceci s’ajoutera le fait que, les fratries diminuant, les contraintes de la prise en charge des parents seront réparties entre deux ou trois enfants au plus et s’avéreront alors plus lourdes et plus dépendantes des défections. Il est donc tout à fait possible que la situation actuelle, qui permet aux gouvernants de prendre le temps, ne les amène à être pris de vitesse par l’accomplissement inéluctable du changement en cours couplé à l’augmentation de l’espérance de vie, laquelle entrainera mécaniquement l’augmentation du nombre des personnes âgées du fait qu’elles vivront plus longtemps.

Et, comme l’espérance de vie en bonne santé dure moins que l’espérance de vie tout court, il en découlera une augmentation non négligeable des frais de santé. Le discours du « mes-parents-avant-tout » a ainsi, malgré sa consistance (et à cause d’elle) toutes les apparences d’un leurre, donnant l’illusion que l’action publique peut attendre, alors que c’est l’exact contraire qui apparaît nécessaire.

La prise en charge des citoyens après la retraite et dans le grand âge est une affaire complexe, impliquant des politiques publiques convergentes et des moyens non négligeables. De fait, pour les pays riches du nord, c’est un problème loin d’être résolu. Profitant de la résilience de la solidarité familiale, non pour prioriser d’autre actions de protection sociale, mais pour l’inclure dans l’élaboration d’un dispositif universel piloté par l’Etat, le Maroc pourrait innover.

*Saadia Radi: Anthropologue au Center for Global Studies de l’UIR

**Jean-Noël Ferrié, Politiste à Sciences Po Rabat de l’UIR

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