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Complexes sécuritaires régionaux : l’échec des configurations arabes

Par : Kamal F. Sadni*

Peut-on parler de complexes sécuritaires arabes, une sorte d’ordres  arabes destinés à l’organisation de la sécurité et au maintien de la paix régionale ? Autrement dit, des complexes politico-sécuritaires autonomes, viables et tournés vers la protection de l’intérêt des Etats arabes face aux autres complexes politico-sécuritaires ?

Question insensée, serait-on tenté de répondre. Pourtant, l’idée d’un ordre sécuritaire arabe n’est pas aussi absurde qu’on le croit. Elle dure depuis un demi-siècle et refait surface à l’occasion de l’acharnement de l’Algérie à organiser coûte que coûte son sommet arabe.

L’idée se vérifie aussi à travers les tergiversations des pays membres du Conseil de Coopération du Golfe à tourner définitivement la page des crises endémiques qui les divisent. Elle se cristallise encore autour de la Palestine et de la saccade des normalisations des relations arabo-israéliennes.

L’idée s’invite enfin aux débats au sein d’autres ordres sécuritaires méditerranéen et africain. C’est dire que l’ordre sécuritaire arabe n’est pas une expression aussi figée qu’on le pense.

Ordre sécuritaire arabe : un demi-siècle de délire

L’ordre sécuritaire arabe est un ordre foncièrement idéologique. Il s’est construit laborieusement autour de deux piliers. D’une part, le pilier de la construction-reconstruction de l’Etat pour certains et de l’Etat-nation pour d’autres. D’autre part, le pilier scabreux érigé par le débat dichotomique entre le capitalisme et le socialisme avec des randonnées occasionnelles dans l’espace simulé du non-alignement.

L’ordre sécuritaire arabe est un ordre qui s’est polarisé autour de l’opposition acharnée entre des systèmes de gouvernement monarchiques et républicains. Les premiers étant qualifiés de réactionnaires par les derniers, et ces derniers étant  taxés de fauteurs de troubles par les premiers.

L’ordre sécuritaire arabe est un ordre qui a évolué dans la confection de projets de sociétés hydriques à travers un libéralisme contrôlé et un dirigisme exagéré.  Les deux systèmes étant bernés par la sacralité des vérités premières, c’est-à-dire, la conviction d’avoir toujours raison.

Ordre sécuritaire arabe : un ordre de désenchantement

Trois décennies sont suffisantes pour que les protagonistes s’aperçoivent qu’ils se trompent de cibles. Le réveil est cauchemardesque. Des projets de sociétés échafaudés dans l’euphorie s’avèrent utopiques sinon objectivement irréalisables. La dynamique de la construction-reconstruction est faussée par le processus de dépendance-allégeance à des intérêts étrangers capitalistes et socialistes.

 Le populisme en tant qu’aspiration à la légitimité politique accouche d’épouvantails faisant peur aux initiateurs et aux récipiendaires. Le populisme est associé à la tentation de la personnalisation du pouvoir politique. L’exagération du charisme devient synonyme de la sacralisation du pouvoir.

La contestation n’est tolérée que dans des limites qui n’ébranlent pas les assises du pouvoir. Détenteurs du pouvoir et opposition forte ou insignifiante n’affichent leur force que par rapport à l’intensité et au maintien de soutiens étrangers dans le cadre d’un système d’alliance qui englobe loyalisme, opportunisme et course à l’accession au pouvoir.

La prise de conscience que le suivisme est un échec et mat flagrant secoue les consciences mais sans aller plus loin. L’édifice sur lequel les acteurs en compétition pour le pouvoir ont misé est très fragile.

La fragilité est d’autant plus profonde que les contraintes du système international, lui-même en évolution scabreuse, accentue les confrontations à desseins hégémoniques – et pas seulement de la part des puissances hégémoniques classiques.

Ordre sécuritaire arabe : repêchage et renaissance mitigés

Il s’agit là d’un sursaut passager, une sorte de réveil brutal sans outils d’accompagnement. Une série de constructions laborieuses de complexes de coopération intégrant partiellement la dimension sécuritaire. C’est-à-dire une phobie existentielle plutôt qu’un souci de renaissance projetée vers le destin commun.

Déjà en 1975, un complexe sécuritaire régional plus large est ébauché avant qu’il ne soit enterré à cause des réticences irakiennes et saoudiennes. Il comprend, l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, le Kuweit et le Qatar.

Une série de complexes sécuritaires voit le jour par la suite sous forme d’organisations régionales. On assiste alors à une saccade d’organisations telles que le Conseil de Coopération arabe (CCA, 1981) comprenant, l’Irak, le Yémen, la Jordanie et l’Egypte, le  Conseil de Coopération du Golfe (CCG, 1981) composé de l’Arabie saoudite, du Bahreïn, des Emirats arabes unis, du Kuweit, de Qatar, l’Union du Maghreb arabe (UMA, 1989) englobant l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie. Ce sont des complexes sécuritaires en apparence, mais qui recèlent, à leur éclosion, les ressorts de leur destruction sinon agonie future.

Il s’agit de structures réactionnelles. Elles sont créées pour se prémunir contre des structures similaires, mais les acteurs concernés gardent l’œil vigilant sur la réaction des autres partenaires tout aussi obligés de se mettre tactiquement ensemble.

Il s’agit de structures regorgeant d’intentions hypocrites visant à gagner du temps et à sonder les intentions des acteurs majeurs internationaux dont les grandes puissances qui veillent au grain.

Il s’agit encore d’institutions dont l’arsenal juridique est construit de telle manière qu’il donne raison à tout le monde sans résoudre le moindre litige immédiat ou à venir.

Ordre sécuritaire arabe : fin de la bipolarité et émergence d’un système international composite

La chute du mur de Berlin (1989), la décomposition de l’URSS (1991) et l’hégémonie des acteurs de la finance internationale et de l’ultra-libéralisme (1981-2008) plongent l’ordre sécuritaire arabe dans des contradictions insurmontables.

Les crises financières internationales depuis 1982 et l’émergence de la géopolitique de l’énergie coupent les ailes de certains acteurs arabes qui ambitionnent de soumettre l’ordre arabe à leur diktat. Ces acteurs, jouant le rôle d’intermittents géopolitiques, ont le vent en poupe pendant quelques années avant de commencer à déchanter.

Les printemps arabes (2011), mal négociés par leurs promoteurs occidentaux et leurs exécutants, acteurs mineurs sans pouvoir de décision, remettent tout le monde à sa place.

L’ordre arabe post-printemps arabe est un remake de pouvoirs auxquels une délégation de la puissance hégémonique est consentie contre un engagement plus accentué dans la dépendance totale vis-à-vis des acteurs majeurs internationaux, grandes puissances.

Le retour en force des acteurs de la contre-révolution s’inscrit dans le même schéma tactique de la recomposition des échiquiers politiques internationaux avec des liftings institutionnels de circonstance. L’objectif est de marquer une pause pour y voir plus clair.

La stagnation de certains systèmes politiques arabes fait dire à des observateurs qu’un autre printemps arabe est possible.

Ordre sécuritaire arabe et constructions à plusieurs casquettes

L’originalité et le drame des complexes sécuritaires arabes résident dans le fait que les acteurs arabes appartiennent à plusieurs structures régionales à la fois. Au sein de chaque structure, le comportement diplomatique est différent. L’appartenance est tout aussi réactionnelle. Elle obéit aux impératifs des alliances et de contre-alliances régionales.

Il en est ainsi de la Ligue des Etats arabes (1945), de l’Organisation de la Coopération islamique (1969), de l’OUA-Union africaine (1963-2002) et de la Communauté des Etats sahélo-sahariens Cen-Sad (1998) et de l’Union pour la Méditerranée (2008).

Si l’adhésion à ces structures est incontournable, elle n’en recèle pas moins des écueils dictés par des choix de politiques étrangères qui demeurent circonscrits dans les divergences à caractère bilatéral notamment avec les voisins immédiats.

 Toutes ces structures comportent des mécanismes de médiation et de règlement pacifique des litiges et de conflits bilatéraux. Mais dans les faits, il n’en est rien.

Ordre sécuritaire arabe : des guetteurs en embuscade

La Russie, la Turquie, l’Iran et Israël constituent un défi pour les complexes sécuritaires arabes. Défi non pas en raison de l’animosité ou de l’hostilité de ces quatre acteurs à l’égard des intérêts d’acteurs arabes, mais en raison de l’immixtion intelligente de leurs dans les conflits interarabes.

Les quatre pays, à n’en point douter, font valoir des arguments sécuritaires qui s’imbriquent dans les complexes sécuritaires arabes sans aller jusqu’à apparaitre comme des intervenants directs. Ils recourent intelligemment à des artifices d’intervention par agents interposés idéologiques, politiques ou cultuelles.

La politique et la religion s’y mêlent dans une région (allant du Maghreb au Moyen-Orient) où les interprétations du fait religieux et de l’héritage culturel et civilisationnel satisfont tout le  monde.

Les complexes sécuritaires arabes présentent dès lors des constructions fragiles, minées par la conviction des acteurs de disposer d’atouts et du temps nécessaires pour damer le pion à leurs compétiteurs, adversaires et ennemis potentiels.

Les complexes sécuritaires arabes constituent également des terrains de confrontations secondaires des grandes puissances et des puissances intermédiaires.

Aveuglés par des disputes locales qui n’en finissent pas de les empêtrer, les acteurs arabes acceptent de jouer le rôle de porteurs d’eau au profit de ces puissances sans substantiellement rien obtenir au change.

La guerre entre la Russie et l’Ukraine en apporte une preuve indéniable. Il en a été ainsi tout au long de la période de la guerre froide. Outre le fait que certains d’entre ces acteurs affichaient leurs préférences politico-idéologiques, ils raffolaient de la déstabilisation des voisins en optant pour la pratique de changement de régime et de prolifération de coups d’Etat.

Ordre sécuritaire arabe : échiquier politique intranational brouillé

Les différents ordres sécuritaires ou complexes sécuritaires arabes sont perçus dans leur dimension existentielle. Ils sont à la fois  une réaction et  une expression d’une sorte de vulnérabilité future.

Il n’est pas craint que cette vulnérabilité vienne d’un adversaire ou d’un ennemi commun. Elle s’explique plutôt par la crainte de voir un acteur étatique régional coopté dans le cadre d’une alliance extrarégionale qui laisserait les autres acteurs hors-jeu.

Si bien que la fédération au sein d’un complexe sécuritaire est destinée avant tous à s’observer, à s’espionner, à  se neutraliser. Si le sacrifice pouvait comprendre une délégation voire une cession d’une partie des prérogatives de la souveraineté, cela importerait peu. L’essentiel est que les autres partenaires n’obtiennent rien au change ou n’enregistrent pas un avantage avéré.

Ce faisant, les promoteurs de ce type de complexes sécuritaires ne mesurent pas les risques qu’ils courent sur le plan intranational. Ces risques sont nombreux dont notamment le vieillissement des élites et des éléments influents au sein des systèmes de prise de décisions stratégiques.

L’obstination de ces acteurs, principalement ceux de la planification politique, à ne voir de danger que d’émanation interne négligent le fait que les manipulations intranationales et internationales sont fréquentes et mêmes souhaitées par des intérêts diffus locaux et étrangers.

La prolifération des technologies de l’information ne permettent plus aux détenteurs de pouvoirs coercitifs d’étouffer les attentes sociales ou les aspirations à l’ouverture politique.

Ordre sécuritaire arabe : le champ d’intervention savamment tracé

Dans le passé, il était possible pour les acteurs de la contestation de trouver refuge dans des espaces de liberté à l’étranger. Même se sachant exploités, ces acteurs jouaient le jeu, en attendant l’opportunité idoine de rentrer au pays et faire valoir leurs perceptions de la liberté et de la démocratie.

Plus maintenant où ces espaces, jadis ouverts sans condition, se rétrécissent comme peau de chagrin. Les enjeux et les attentes de part et d’autre ne sont plus les mêmes.

Les complexes sécuritaires se métamorphosent et les confrontations militaires limitées sont possibles dans la mesure où les règles du jeu changent en fonction du changement des acteurs de la décision d’antan.

Cette décision était basée sur l’équilibre de puissance, le maintien des canaux de négociations, la dotation des intermittents stratégiques de pouvoirs limités que ce soit dans le cadre de la configuration de l’Etat-pivot ou de la stratégie du pivot diminuée.

Si bien que les complexes sécuritaires arabes sont une sorte d’aberration institutionnelle qui permet à des acteurs de s’affronter autrement de manière civilisationnelle sans rien résoudre ni dans le sens de la guerre, ni dans celui de la paix.

Les complexes sécuritaires arabes justifient l’intendance géopolitique. Ils remplissent la fonction de la violence légitime entre les mains de pouvoirs qui n’arrivent pas à satisfaire les attentes sociales.

La seule qualité de ces complexes est de maintenir le statu quo sous contrôle et de promouvoir l’intermittence géopolitique auprès des acteurs étatiques majeurs au sein d’un système international qui, présentement, ne s’accommode pas de désordres non  encore programmés.

C’est dans ce sens qu’il faudra interpréter l’acharnement de l’Algérie à abriter le sommet de la Ligue des Etats arabes en novembre prochain sans respect des dispositions de la Charte de la Ligue en la matière (sommet immanquablement au mois de mars).

L’Algérie veut coûte que coûte faire revenir la Syrie, sans que ce retour soit accepté par la majorité des Etats membres. Un tel retour serait perçu comme étant une victoire aux parrains iranien ou russe grâce auxquels le régime syrien est maintenu en vie.

L’Algérie cherche surtout à indisposer l’Egypte sur la question du poste de secrétaire général de la Ligue des Etats arabes qu’il demande qu’il ne soit plus exclusif à ce pays. Mais elle vise encore plus que cette remise en cause ; elle veut qu’elle fasse tache d’huile pour affecter d’autres organes.

Par la même occasion, l’Algérie pourrait faire valoir le même argument pour d’autres organisations régionales comme elle avait tenté récemment  de le faire au sein des groupes arabe et islamique en marge des réunions de l’Assemblée générale des Nations unies au regard du Comité al-Qods de l’Organisation de la Coopération islamique (1969) que préside le roi du Maroc tout en fermant les yeux sur d’autres organes permanents tels que le Comiac (information et culture) et comcec (économie et commerce) et comstech (science et technologie) présidés respectivement par le Sénégal, la Turquie et le Pakistan.

Dans cette démarche anti-marocaine, l’Algérie est secondée par l’Iran. L’Iran utilise un autre stratagème pour discréditer l’Arabie saoudite et sa gestion du pèlerinage, qu’il demande qu’elle soit collégiale et non plus exclusivement saoudienne.

Il en est de même de manœuvres de certains pays membres de la Cen-Sad qui, sur instigation de l’Algérie, cherchent à brouiller les cartes en se livrant une lutte sans merci sur la question du siège (momentanément domicilié à Ndjamena et devant retourner à Tripoli malgré la situation politique et militaire équivoque en Libye),  et sur celle de la présidence que le Niger ne veut pas lâcher.

Mais les desseins des instigateurs de ces manœuvres pourraient, en cas de l’exclusion du polisario de l’Union africaine (une hypothèse prise sérieusement en compte par la petite minorité qui la soutient encore au sein de l’Union), il serait possible de faire survivre ce mouvement de manière indirecte au sein de la Cen-Sad, une organisation dont la majorité ne paye ni cotisations, ni participe sérieusement à sa mise à niveau pour la sauver de l’éclipse finale.

Cette hypothèse est d’autant plus probable que l’Algérie (en plus de l’Afrique du Sud, de la Namibie, du  Zimbabwe et l’Ouganda, ) ne contrôle plus le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (2008-2013-2017-2019) depuis le retour du Maroc au sein de l’union africaine en 2017.

C’est dans la même logique pernicieuse que d’autres pays de la périphérie arabe et islamique s’évertuent, sans résultat probant, à miner leurs propres complexes sécuritaires en essayant de transférer des sièges d’organisations panarabes ou panislamiques vers leurs propres capitales ou vers les capitales des pays qui partagent les mêmes perceptions géopolitiques.

Les ordres ou complexes sécuritaires arabes constituent en définitive la représentation fidèle d’une série de contradictions politico-diplomatiques de systèmes collectifs otages ou victimes de perceptions équivoques.’

 Ces réceptions se rapportent aux notions telles que « communauté », « unité », « destin commun » voire « nation ». Les acteurs qui s’y déploient végètent encore dans les marécages de la guerre froide ou de faits historiques laborieusement transmis par des historiens à la carte et des idiologues à la gâchette facile.

*Géopoliticien

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