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L’offre au cœur de la solution contre la stagflation, par David Malpass*

Selon les dernières prévisions de la Banque mondiale, la croissance mondiale devrait ralentir de 2,7 points de pourcentage entre 2021 et 2024 — une décélération plus de deux fois supérieure à celle qui avait été enregistrée entre 1976 et 1979. Pour éviter une période prolongée de stagflation, les dirigeants politiques du monde entier doivent orienter leurs efforts sur cinq objectifs essentiels.

À peine plus de deux ans après la récession mondiale (a) causée par la pandémie de COVID-19, la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, l’économie mondiale est à nouveau menacée, cette fois par un double phénomène de forte inflation et de croissance faible. Même si une récession mondiale est évitée, la stagflation pourrait laisser des traces persistantes pendant plusieurs années , avec des conséquences qui pourraient déstabiliser les pays à revenu faible et intermédiaire. À moins de fortement accroître l’offre disponible.

Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine, l’accélération de l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, la croissance de l’économie mondiale devrait chuter en 2022. Les dernières prévisions de la Banque mondiale, publiées aujourd’hui, rendent compte d’une dégradation sensible des perspectives : un net ralentissement de la croissance mondiale est anticipé cette année, passant de 5,7 % en 2021 à 2,9 %. Ce chiffre représente aussi une diminution de près d’un tiers par rapport aux prévisions de janvier 2022, qui tablaient sur 4,1 % de croissance cette année. Cette révision à la baisse s’explique principalement par la forte hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires, conjuguée aux perturbations (a) de l’offre et du commerce déclenchées par la guerre en Ukraine et à la nécessaire normalisation des taux d’intérêt qui vient d’être amorcée.

La pandémie de COVID-19 a déjà porté un coup majeur à la croissance du revenu et à la réduction de la pauvreté dans les économies en développement. Les répercussions de la guerre en Ukraine accentuent les défis (a) pour nombre de ces pays, qui devraient atteindre globalement une croissance de 3,4 % en 2022. Soit un rythme d’à peine la moitié du taux enregistré en 2021 et très inférieur à la moyenne observée entre 2011 et 2019. De même, les prévisions de croissance pour les pays à revenu intermédiaire en 2022 ont été nettement abaissées, perdant 1,3 point de pourcentage par rapport aux prévisions de janvier.

Le revenu réel par habitant en 2023 restera inférieur à son niveau antérieur à la COVID-19 dans près de 40 % des économies en développement. Pour de nombreux pays, la récession sera difficile à éviter. Avec les restrictions de l’offre de gaz naturel, qui touchent en particulier la production d’engrais et les réseaux électricité dans les pays les plus pauvres, des annonces de fortes hausses de la production dans le monde seront essentielles pour rétablir une croissance non inflationniste.

Le risque de voir l’inflation supérieure à la moyenne et la croissance inférieure à la moyenne persister pendant plusieurs années — un phénomène qui n’a plus été observé depuis les années 1970 — est considérable (a) . La croissance mondiale devrait ralentir de 2,7 points de pourcentage entre 2021 et 2024 — une décélération plus de deux fois supérieure à celle qui avait été enregistrée entre 1976 et 1979. Et il est probable qu’elle reste poussive dans les dix prochaines années en raison de la faiblesse des investissements dans une grande partie du monde. Sachant que l’inflation (a) atteint maintenant des records de plusieurs décennies dans de nombreux pays et que l’expansion de l’offre sera probablement lente, le rythme de croissance des prix risque de rester plus élevé pendant plus longtemps qu’on ne l’anticipe aujourd’hui.

En outre, la dette publique extérieure (a) des économies en développement atteint aujourd’hui des niveaux records. La majeure partie de cette dette est détenue par des créanciers privés, et une grande partie est assortie de taux d’intérêt variables qui pourraient augmenter brutalement. Alors que les conditions mondiales de financement se tendent et que les monnaies se déprécient, le surendettement, précédemment confiné aux pays à faible revenu, se propage aux pays à revenu intermédiaire.

La fin de la politique monétaire accommodante aux États-Unis et dans d’autres économies avancées, conjuguée à l’augmentation consécutive des coûts d’emprunt mondiaux , est un autre facteur défavorable de taille pour le monde en développement. En outre, dans les deux prochaines années, la majeure partie des soutiens budgétaires (a) mis en place en 2020 pour lutter contre la pandémie auront été supprimés, même si les niveaux d’endettement resteront élevés. Avec la fin de la politique accommodante, il sera important de réduire les inégalités et de rechercher des revenus plus élevés pour tous en utilisant des outils de politique budgétaire et monétaire qui renforcent les chaînes d’approvisionnement, les petites entreprises et le processus d’allocation des capitaux.

Mais les conditions actuelles présentent aussi d’importantes différences par rapport aux années 1970 (a). Le dollar, extrêmement faible dans les années 1970, est fort (a) aujourd’hui. Alors qu’ils avaient quadruplé (a) en 1973-74 et doublé (a) en 1979-80, les cours du pétrole (a) n’atteignent aujourd’hui que les deux tiers de leur niveau de 1980 (après correction de l’inflation). Et les bilans des grandes institutions financières sont globalement solides, alors qu’ils étaient fragiles dans les années 1970.

Les économies sont aussi globalement plus flexibles qu’elles ne l’étaient dans les années 1970, avec de moindres rigidités structurelles des salaires et des marchés du travail, tandis que les dirigeants politiques sont en meilleure position aujourd’hui pour repousser les facteurs stagflationnistes. Les cadres de politique monétaire sont plus crédibles : les banques centrales des économies avancées comme celles de nombreux pays en développement ont un mandat de stabilité des prix clairement défini. Ce facteur, conjugué au fait que les technologies existantes et les capitaux peuvent permettre des augmentations massives de l’offre, a contribué à ancrer les anticipations d’inflation à long terme.

Pour réduire le risque de stagflation, les dirigeants du monde entier devront prendre des mesures ciblées. Dans cette époque extraordinaire de superposition de crises mondiales, les dirigeants partout dans le monde devront orienter leurs efforts sur cinq objectifs essentiels. 

  • Premièrement, ils devront limiter le préjudice subi par les personnes touchées par la guerre en Ukraine. Il faudra pour cela coordonner les mesures prises face à la crise, y compris la fourniture d’une aide alimentaire, médicale et financière d’urgence dans les régions dévastées par la guerre, et partager la charge de loger, soutenir, voire réinstaller les réfugiés et les personnes déplacées à l’intérieur du pays.
  • Deuxièmement, les dirigeants politiques devront lutter contre la flambée (a) des prix du pétrole et des denrées alimentaires. Il est indispensable d’accroître l’offre de produits de base alimentaires et énergétiques. Les marchés anticipent, si bien que de simples annonces d’une offre future aideraient à réduire les prix et les anticipations d’inflation. Tous les pays devraient conforter leurs filets de protection sociale et éviter les restrictions aux importations et aux exportations qui amplifient les hausses de prix.
  • Troisièmement, il est urgent d’intensifier les efforts d’allègement de la dette. Les vulnérabilités des pays à faible revenu en matière d’endettement étaient déjà très fortes avant la pandémie. Alors que le surendettement se propage aux pays à revenu intermédiaire, les risques pour l’économie mondiale grandiront en l’absence d’allégement rapide, complet et de grande ampleur.
  • Quatrièmement, les responsables doivent renforcer l’état de préparation sanitaire et intensifier les efforts pour contenir la COVID-19. L’expansion des campagnes de vaccination (a) dans les pays à faible revenu doit figurer au premier rang des priorités mondiales.
  • Cinquièmement, la transition vers des sources d’énergie bas carbone doit être accélérée. Pour réduire la dépendance aux énergies fossiles (a), il faudra investir davantage dans les réseaux d’électricité, les sources d’énergie plus propres et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Les dirigeants nationaux devraient établir des cadres réglementaires climato-intelligents, ajuster les structures incitatives et renforcer les règles d’aménagement du territoire.

Le rétablissement de la prospérité à long terme dépend de la reprise d’une croissance plus forte et d’un environnement politique plus stable et respectueux des règles.  Il y a de bonnes raisons de penser que lorsque la guerre en Ukraine aura pris fin, les efforts de reconstruction de l’économie ukrainienne et de redynamisation de la croissance mondiale — y compris au niveau du Groupe de la Banque mondiale — redoubleront d’intensité. Entre-temps, les dirigeants politiques doivent atténuer les autres menaces qui pèsent sur le développement dans le monde : l’envolée des prix des produits alimentaires et de l’énergie, les pressions stagflationnistes persistantes, le poids de la dette de plus en plus périlleux, les inégalités et l’instabilité croissantes et la myriade de risques découlant du changement climatique.

Cette tribune repose sur l’édition de juin 2022 des « Perspectives économiques mondiales » du Groupe de la Banque mondiale.

*Président de la Banque mondiale


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