Santé

Allo, Giulia ? « Est-ce qu’il peut changer, est-ce que ça se soigne, des mecs comme ça ? »

« Chère Giulia,  

Je t’écris parce que je me dis que peut-être, toi, tu arriveras à m’enlever Alex de la tête. C’est quand même fou : j’ai 43 ans, deux gamins, un mariage (et un divorce) derrière moi, un boulot où, franchement, ça va, je m’éclate pas mal… Mais dès qu’il s’agit de lui, on dirait une gamine de quatre ans et demi perdue au bac à sable. Je sais que je ne dois pas le revoir. Je le sais. Mais parfois, je me dis qu’au contraire, c’est la chose à faire, pour qu’on s’explique une bonne fois pour toutes… Je te la fais courte, mais en gros, Alex, c’est un prince charmant avec un gros crapaud à l’intérieur. Sauf que quand je l’ai rencontré, évidemment, il a bien su me le cacher. Je sortais de mon divorce, un peu éreintée par la vie à deux, mais je ne sais pas comment il fait : il m’a convaincue d’y retourner. Jamais on ne m’avait draguée comme ça : enfin un homme qui savait dire de vrais mots d’amour, enfin un homme dans les yeux de qui j’étais une vraie princesse… D’ailleurs, il était aux petits soins pour moi, et moi qui m’étais toujours pliée en quatre pour les autres – surtout pour mon ex –, je n’en revenais pas. J’ai voulu que ça dure et même plus. Donc évidemment, quand il m’a proposé qu’on emménage ensemble, j’ai sauté de joie. Sauf que c’est là que ça a commencé à vriller.  

Il faut dire une chose : Alex est un mec qui a poussé tout seul, avec des parents pas vraiment là, ils bossaient beaucoup, pas d’argent à la maison, donc pas vraiment d’amis non plus – il aurait eu trop honte pour les inviter chez lui, me disait-il. Et avec moi (il ajoutait) il avait enfin envie de partager son espace. Oui, « son » espace. Parce qu’en fait, j’ai emménagé chez lui. Alors il ne fallait toucher à rien, rien déplacer, encore moins casser parce que là, il rentrait dans des rages folles. Vraiment, il explosait ! Quand il se calmait, il me disait qu’il allait m’apprendre, que c’était pour mon bien, que je ne savais pas faire grand chose de mes dix doigts, mais qu’il était là pour « arranger ça »…  Moi, il me faisait quand même un peu flipper. Mais c’était chaque fois la même chose : la colère passait, il me prenait dans ses bras, me demandait pardon et c’était reparti. Pour que ça n’arrive plus, je faisais de plus en plus attention, à tout, pour ne pas déclencher une nouvelle colère : ne pas marcher trop fort sur le parquet (oui oui), ne pas laisser une trace de doigt sur la porte du frigo, et dans ces conditions, bien sûr, ne jamais inviter personne à la maison. Les gosses filaient doux : eux aussi avaient très vite compris. Mais en fait, ça ne servait à rien. Ce que je faisais n’était jamais assez bien. Je n’étais jamais assez bien. Et mon prince charmant, s’il avait existé, en fait, avait fini par disparaître totalement. Ça, je l’ai percuté après deux ans de vie commune. Ça a fait comme un déclic, et je suis partie.  

Alex a tout fait pour que je revienne. Au début, je tenais bon. Mais là, ça dure et je sens bien que mes résistances s’amenuisent. Il alterne, par texto ou par message vocal : parfois, il pleure, et ça me serre le bide. Parfois, il me demande pardon, et me répète qu’il m’aime, et qu’il veut changer, et qu’il va aller se faire soigner… Et je suis tentée d’y croire, et je vais sur son compte Instagram, et je revois des photos de nous, avant, et je me dis que… Sauf que le texto d’après, il me pourrit la gueule : pour résumer, je suis une conne et tout est de ma faute s’il est si malheureux. Bref, est-ce que, pour qu’il s’arrête, le mieux ne serait pas de se voir, au calme dans un café, et qu’on se parle ? Est-ce qu’il peut changer, est-ce que ça se soigne, des mecs comme ça ? Ou alors, à minima, est-ce qu’il ne faudrait pas qu’il entende, que si moi, je n’ai pas su être à la hauteur de ses attentes, lui a quand même sacrément dépassé les bornes ? » Ophélie, 43 ans 

« Chère Ophélie,  

Personnellement, je ne fume pas comme un pompier. Plutôt comme une caserne entière. Je ne suis pas idiote, je sais que ça me fait du mal. J’ai 45 ans, deux enfants, une vie qui va bien, un boulot qui m’éclate… Et pourtant, devant une cigarette, je suis parfaitement décérébrée : mon cerveau s’éteint, ma main se tend et je la prends, en souvenir d’une bouffée qui, un jour, sans doute, m’a fait du bien. Sur le coup, je suis même capable de croire que ça m’en fait encore, et d’oublier le souffle plus court, et le moindre rhume qui se transforme, aujourd’hui, chez moi, en bronchite. Le jour où je déciderai d’arrêter, je serai très certainement, comme vous, tentée de réessayer, juste une fois, juste pour voir… Et je replongerai. Je dis « comme vous », parce que ma cigarette et Alex ont un beau point commun : leur toxicité.  

L’être humain est suffisamment bien constitué pour ne pas foncer dans un piège évident : au départ, si on y va, c’est que c’est bon. Que vous êtes une princesse, et que vous êtes traitée comme telle et hop, vous voilà harponnée. Suffisamment pour qu’il vous entraîne dans sa tanière, à lui, où, sans vous en rendre compte, vous vous retrouvez piégée. Vous n’osez plus respirer (parce que ça fait du bruit) et vous n’invitez plus personne chez vous. Ça y est, vous êtes à lui. Et là, il commence à grignoter : votre espace et votre temps disponible. Il vous a fait goûter au meilleur de lui, il peut vous faire connaître le pire, il le sait : vous n’aurez de cesse que de vouloir retrouver le prince qu’il était. Alors vous encaisserez, alors vous fermerez les yeux, et les oreilles, à tout ce qu’il vous fait endurer. Ophélie : vous l’avez vu, le crapaud. Vous savez qu’il est là. Croyez moi sur parole : vous ne pourrez, jamais, le déloger. Des années de soin, et une équipe de professionnels hors pair n’y arriveraient sans doute pas eux-mêmes. Car oui, Alex a besoin se faire soigner. Mais ça n’est plus votre problème. Ça a même toujours été le sien.  

Nous ne sommes ni infirmières, ni magiciennes : nous sommes des femmes qui méritons d’être bien aimées. Et tout le temps, pas seulement les premières années. Vous avez réussi à vous échapper ? Bravo. Eloignez-vous, sans vous retourner. Alex est dans un univers parallèle, qu’il veut pouvoir orchestrer, qu’il croit pouvoir contrôler – et vous avec. Sa version des faits, sa vision du réel (le gentil, c’est lui ; la méchante, c’est vous et tous les autres) est une carapace qu’il s’est construite pour survivre depuis si longtemps qu’il n’en démordra pas. Descendez du ring : ce combat là, vous ne le gagnerez pas. Et vous avez bien mieux à faire – vous réparer, par exemple… Parce que des années à ce régime là, ça doit laisser des traces. Prenez soin de vous, chère Ophélie, et ne vous préoccupez plus de lui – et si un jour, vous avez l’envie de bloquer son numéro, surtout, faites le : c’est un très bon début pour le sevrage. »  

Continuer la lecture

close

Recevez toute la presse marocaine.

Inscrivez-vous pour recevoir les dernières actualités dans votre boîte de réception.

Conformément à la loi 09-08 promulguée par le Dahir 1-09-15 du 18 février 2009 relative à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel, vous disposez d'un droit d'accès, de rectification, et d'opposition des données relatives aux informations vous concernant.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page