Santé

Allô, Giulia ? « J’aime quelqu’un qui ne me respecte pas »

« Chère Giulia, 

Je suis avec Rachel depuis deux ans. Elle a huit ans de plus que moi, et très vite, j’ai appris à l’admirer. Je suis flattée des attentions qu’elle me porte, et depuis notre première nuit, je l’aime beaucoup. Mais je sais que je ne serai jamais amoureuse… Pourtant, c’est la première qui ait pu (un peu) me sortir Viviane de la tête. Elle, je l’ai rencontrée il y a trois ans, et je l’aime au-delà de toute mesure. Le problème, c’est qu’à chaque fois, c’est la même chose : elle vient vers moi, exprime son attirance envers moi, nous nous rapprochons… Et le lendemain, elle souffre d’une amnésie sélective – surtout devant nos ami.e.s : elle parle et agit comme s’il ne s’était jamais rien passé entre nous, chose qui me fait sentir inévitablement invisible et indésirable. Alors qu’avec Rachel, tout change : elle me donne la sensation d’être vue, écoutée, reconnue dans mon être.

Je n’ai pas une grande expérience des relations non toxiques (merci la famille), et je me demande ce qui fait grandir une relation à travers le temps et peut la rendre meilleure. J’ai un idéal, j’ai des attentes, qui ne sont pas satisfaites aujourd’hui : d’un côté, je ressens des émotions excessivement plaisantes pour des personnes qui ne connaissent pas le b.a.ba du respect. De l’autre, des personnes qui sont plaisantes mais qui ne me plaisent pas. Comment espérer construire quelque chose d’équilibré à partir de là ? » –Nanou, 33 ans

« Chère Nanou, 

Même avec la meilleure truelle, la seule chose que vous puissiez réellement construire, c’est vous : sur l’Autre, vous n’aurez jamais la main. Or, dans le BTP, le b.a.ba, c’est que, sans de solides fondations, les murs ne tiennent pas, le toit ne protège pas, les fenêtres n’ouvrent sur rien. La terre meuble, c’est vous, Nanou. Alors parfois, il faut l’attaquer au marteau piqueur : sonder, secouer, démonter vos certitudes, défoncer vos croyances, et creuser ce qui, tout au fond de vous, a permis de bâtir l’édifice qui constitue votre rapport au monde et à vous-même. Vous évoquez, très brièvement, une famille établie, pour le coup, sur des relations toxiques. Merci… C’est PILE par là qu’il faut commencer.

Malheureusement, personne n’échappe à la règle selon laquelle nos relations futures sont toujours un écho aux tout premiers liens que nous avons pu nouer, comme à ceux que nous avons vus se nourrir sous nos yeux. À partir d’eux, les premiers temps de notre vie affective, nous les passons à vouloir les fuir à toutes jambes (vos idéaux), et/ou à les reproduire (votre pratique). Sauf qu’un être humain qui grandit – et qui devient meilleur, parce que plus libre, parce que plus « lui »… C’est un être humain qui s’en émancipe : ne plus être ni dans l’opposition, ni dans la reproduction, mais dans la constitution d’une identité singulière, délestée, autant que faire se peut, de son hérédité.
Aujourd’hui, chère Nanou, si j’avais des devoirs – ou un chantier – à vous proposer, ce serait bien celui-ci : exister pour vous-même, et par vous-même. Comme devrait le faire chacun des individus qui composent l’humanité – ça fait beaucoup. Même si parfois, ça peut prendre toute une vie – ça fait beaucoup aussi. Mais au moins, vous, vous entamez le chemin : vous m’écrivez. Vous vous interrogez. Vous voulez vous débarrasser de ce qui vous fait mal ou de ce qui vous entrave. Ça n’est pas rien. C’est même un très, très bon début… Je vais juste passer la seconde pour vous, et on dira que je vous fais confiance pour enchaîner : une relation toxique, c’est quoi ? Fondamentalement, c’est une relation dans laquelle on n’existe pas. Dans laquelle on ne se reconnaît pas. Dans laquelle on ne sait plus qui on est, qui on aime, et ce qu’on veut manger au petit déjeuner. Parce que dans cette relation, l’Autre a pris l’espace, le temps, et le pouvoir, notamment sur l’idée qu’on peut avoir de nous.

C’est cette idée là qu’il faut travailler pour se défaire de l’emprise : se poser, soi, comme individu désirant, et ne désirant pas ; délimiter les contours de ses envies, de ses rêves ou de ses peurs ; marquer ses limites, dessiner ses horizons. Alors oui, c’est long. Mais commençons : à vos propres yeux, qui êtes vous, Nanou ? Selon vous, que valez-vous ? Qui vous a permis de croire que vous étiez suffisamment peu de chose, pour ne pouvoir aimer, « en dehors de toute mesure », que celles et ceux qui vous rejettent ou vous nient ? Et y retourner, encore et encore, malgré la boule au ventre et les yeux qui coulent…   Qui vous a laissé penser que celles et ceux qui, au contraire, vous accordent de l’attention n’ont, en revanche, pas grand intérêt ? Elles sont là, vos fondations, Nanou. Maligne comme vous êtes, je suis sûre qu’elles n’auront bientôt plus de secret pour vous. Alors vive les marteau-piqueurs. »

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