Santé

C’est mon histoire : « Ce qui se passe au hammam reste au hammam »

Elle me dit qu’elle m’aime parce que je ne suis pas comme les autres. Que je suis doux, que je suis gentil. Partout, même au lit. Que je suis le meilleur des amants parce que j’ai une part féminine en moi. Serena peut continuer des heures, elle a des théories sur tout, surtout à 4 heures du matin. Je la laisse faire, je l’écoute. Je ne sais pas si je suis d’accord, mais je m’en fous. De toute façon, quand elle a une idée en tête, inutile de la contredire, vous n’y arriverez pas. Moi, je me suis laissé embarquer et j’ai adoré ça. L’homme que j’étais quand je l’ai rencontrée doutait de tout, surtout de lui. Je sortais essoré d’un divorce féroce et de vingt-cinq années au cours desquelles j’avais vu le sourire de ma femme s’inverser. Tirer vers le bas. Me tirer vers le bas, vers la lie de l’humanité, à laquelle, selon elle, j’appartenais. Égoïste, lâche, et même méchant, j’avais tout entendu : j’étais devenu le réceptacle de ses manqués, j’ai fini par me tirer. Avec une culpabilité énorme, et un sentiment de gâchis qui m’écrasait… quand Serena a déboulé. Serena et ses talons de 12. Serena et ses chemises d’homme. Serena et son rire qui fuse, Serena qui boit de la bière comme personne. Totalement incongrue dans cette soirée d’afterwork où chacun s’agrippait à un rôle social, que Serena envoyait, elle, joyeusement bouler. Elle me fascinait. Moi qui rougissais jusqu’aux oreilles à l’idée de commettre une faute de goût, elle me donnait, tout à coup, envie de sauter dans les flaques et de me rouler dans la boue. Avec elle. Accoudé au comptoir, pétrifié comme toujours par les mondanités, je nous y voyais : c’était son corps nu contre le mien, c’était son rire dans le creux de mon cou, c’était ses seins, ses tout petits seins en pomme, qu’elle écrasait dans ma bouche. « Je t’offre un verre ? »

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Ce soir-là, comme tous ceux qui ont suivi, Serena a su lire dans mes pensées. M’y rejoindre, m’y emmener plus loin. Elle a fait irruption dans ma rêverie fangeuse, j’en ai redemandé. « Viens, on se tire d’ici. » J’ai dit « oui », évidemment « oui ». Longue marche sur les quais, il commence à faire nuit. Serena ne parle plus, elle se tait. Serena ne rit plus, elle se tend. « Tu verras, ça m’arrive souvent, quand je suis bien, j’ai envie de mordre… Parce que j’ai peur que ça s’arrête. » Elle a dit « ça arrive souvent ». Elle a dit « tu verras ». Serena me voulait, moi, et elle voulait déjà que ça dure longtemps. Je l’ai raccompagnée chez elle. Je n’ai pas voulu monter. J’avais vu cette tristesse en elle, j’avais peur qu’elle se sente obligée. Serena dit que non, rien ni personne ne peut la forcer. À rien. Que la forcer, ça, plus jamais, jamais, jamais. Il y a ce sombre, dans ses yeux. Et puis cette douleur, dans le sourire. Elle me l’offre, je le sais. Le masque est doucement tombé. Maintenant, ça y est, on peut s’embrasser. Je lui promets de la rappeler.                                          

L’HEURE DE LA SIESTE               

J’ai hésité. La main au-dessus de mon téléphone, je me suis demandé si c’était bien raisonnable, tout ça. Si, vraiment, avec tout ce que je venais de traverser, j’avais envie de recommencer. Et en plus fort, et en plus vite. Avec Serena, tout irait plus fort et plus vite. Je le sentais. Je savais que quelque chose, en elle, allait m’emporter. Loin de moi, et de mes bibliothèques bien rangées. Alors j’ai hésité. Le jour où je l’ai appelée, elle m’a engueulé : « Tu crois quoi ? Tu crois que ça arrive tous les jours, des choses comme ça, des nous deux ? Tu crois qu’on a vraiment le temps d’hésiter ? » Non. Alors je l’ai invitée. C’était l’heure de la sieste, l’heure du goûter – papa en manque de ses enfants, papa qui se raccroche au temps. Mais le temps vient de s’emballer : Serena est dans ma cuisine, comme si elle y avait toujours été. Je panique, j’ai rien d’autre que des œufs. Pour le goûter. Je propose de les brouiller – je fais ça très bien. Elle est d’accord, elle les dévore. Une heure après, Serena dort sur mon canapé. Je n’ose pas bouger. Je caresse l’arête de son nez. Elle ouvre les yeux, elle me sourit : « Je crois que tu te rends vraiment pas compte. Dormir chez un mec que je connais à peine sans rien avoir à faire. Pouvoir dormir, juste parce que je suis bien. » Ça, elle me le dira des années après. D’où, sans doute, cette étincelle dans ses yeux qui me fait croire que, peut-être, oui, elle est déjà amoureuse. Moi, je suis déjà amoureux. On a fait des kilomètres à pied. Des jardins en enfilade, et des librairies par palanquées. On parlait, on riait, de tout, pour rien. Un jour, elle m’a pris la main, j’ai lévité. Quelques heures plus tard, le premier baiser, sans la fatigue de la nuit, et sans restes de fête : je m’envolais. Collé à elle, coulé en elle. J’aurais voulu que ses lèvres ne quittent jamais les miennes. Elles l’ont fait, elles ont murmuré : « On y va, cette fois ? » Et mon cœur a explosé. Elle a eu peur d’être maladroite, j’ai eu peur d’être maladroit, on a eu peur de le regretter – cette histoire de fantasme, toujours au-dessus de la réalité… Mais tout était au-delà de ce qu’on avait imaginé : ma main sous sa chemise, et ma main sur son sein ; ses cheveux sur mes reins, et les siens qui se cambrent, promettent, tiennent parole.                                           

AVEC ELLE, PLUS RIEN N’ÉTAIT INTERDIT              

Un jour, bien longtemps avant notre rencontre, Serena avait dit « non ». Ce « non » n’avait pas été entendu, pas respecté, avait été piétiné. Depuis, Serena décidait. Serena savait, et ce qu’elle voulait, et comment elle jouissait. Moi, avec délice, j’obtempérais. Serena écoutait son désir, elle allait chercher son plaisir, et rien n’aurait pu me conduire plus sûrement au mien. Avec elle, plus rien n’était interdit ni honteux, tout faisait envie. On s’aimait, alors tout était joli. Elle pouvait se filmer, ou me photographier, pendant qu’elle se masturbait, pendant que je la pénétrais, et moi qui, jusqu’ici, aurais pu avaler dix hosties pour me faire pardonner la moindre impudeur, je savourais. Avec joie, j’ai enfilé la culotte en dentelle bleue qu’un jour elle m’a fait porter : parce que ça l’excitait, j’ai été excité. Eh non, ni la laisse ni le collier n’ont dormi très longtemps dans la table de nuit. Eh oui, j’ai joui de me prendre une fessée – à peine plus que de voir la marque de mes doigts sur son cul qui s’offrait. Serena rendait tout possible, Serena rendait tout festif. Avec moi, elle était libre. Avec elle, je me décloisonnais. Ensemble, on explorait. « J’adorerais que tu te laisses pénétrer. Devant moi, je veux dire… » Celle-là, au petit déjeuner, m’a moyennement étonné. Je l’avais vue venir, elle et ses mains menues qui, sur toute l’étendue de ma zone fessière, trouvaient ces derniers temps un nouveau terrain de jeu. Et, comme je l’ai regardée, et que je n’ai rien dit, et que même j’ai souri, elle a enchaîné : « Tu sais, si tu couchais avec un mec, pour moi, c’est pas comme si tu me trompais… » J’ai secoué la tête, doucement. J’ai caressé sa joue : « Ma belle, non, ça, je suis désolé : ça ne m’attire pas du tout. » Serena a croqué dans sa tartine dégoulinante de confiture – elle en met toujours trop – et, pensive, a grommelé : « Tu verras, t’y viendras. » Je n’ai rien ajouté. Toujours laisser le dernier mot à Serena, surtout quand on est à la bourre pour partir au boulot. Et puis je suis rentré. Et elle est revenue à la charge, une fois, deux fois, trois fois. J’ai fini par dire « stop ». On n’en a plus parlé. Un jour, c’est arrivé. Après-midi au hammam. Mixte, le samedi. Je n’y avais jamais foutu un pied, Serena, évidemment, m’y a entraîné, et je n’ai fait aucune difficulté à y retourner. Une fois par mois, même. Il y a ces corps à moitié nus, il y a nos peaux humides et chaudes, et les fantasmes de Serena : « T’as vu ces seins ? Et cette toison ? Et tu la vois, ta main sur elle ? » Murmures mutins au creux de mon oreille, elle est joueuse, je me détends dans la vapeur… Habituellement, il ne se passe rien. Au hammam même, je veux dire. On rêve à deux, ça nous va bien. Mais, cette fois, il est là, devant moi. Et il me mate, droit dans les yeux – pas que les yeux. C’est drôle, ça me flatte… Et ses tétons me fascinent : ils dardent. Comme ceux d’une femme, mais chez un homme. Étrange. Troublant. Serena me regarde, elle me connaît : je bande, bien malgré moi. Elle jubile. Je jurerais que ses fesses frétillent, quand elle s’éloigne de moi. Grimpe une marche, puis deux. S’installe en hauteur : poste d’observation privilégié. Elle me regarde, il me regarde. Tirs croisés. Il m’aimante, elle m’aime, j’y vais. Je m’assieds à côté de lui, je ne dis rien, il ne dit rien. Il pose sa main sur mon genou, et, dans ses yeux, il demande : « Je peux ? » Il peut. Oh oui, il peut… Sa main remonte, tout doucement, jusqu’à mon sexe, et il l’empoigne. Sa main est ferme, elle est carrée. Je pense aux mains de Serena, les menues mains de Serena. Je vois les yeux de Serena, elle me supplie de continuer – la vérité, c’est qu’elle n’a rien à demander : il y a ma main qui se délie, et puis ma main qui s’enhardit, et monte, et monte, monte l’envie… Je cale sa queue contre ma paume, j’aime le contact de sa peau… Ellipse. Je jouis. Ce qui se passe au hammam reste au hammam. Mais Serena a joui aussi.

                                            

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