Santé

C’est mon histoire : « Mes parents me prennent pour leur psy »

Avant, mes parents ressemblaient à des parents. Il leur arrivait d’être gentiment agaçants, mais rien de grave, leur amour et leur excentricité équilibraient la donne. Mon père est musicien, ma mère sculptrice et prof d’histoire de l’art, mais, depuis les apéros Zoom du premier confinement, ils sont surtout devenus des professionnels de l’appel en visio. Chacun à leur manière, ils se sont approprié le concept, tel un jouet à haut pouvoir d’attraction, jusqu’à le détourner insidieusement à leur avantage. Ainsi, la visio est devenue leur défouloir. Et la psy qui officie pour eux de l’autre côté de l’écran, eh bien, c’est moi – alors que je croyais être simplement ingénieure… J’ai un frère, mais il vient d’avoir des jumelles, ça l’exempte de leurs appels. Mes parents me sonnent donc sans arrêt depuis que je suis en télétravail et, si je ne réponds pas en visio, ils récidivent par téléphone ou par messagerie. Ma mère est particulièrement en roue libre depuis qu’elle a ouvert la boîte de Pandore. Je me souviens de ce jour où elle a « débarqué » en visio, alors que j’avais un travail de folie. Comme à son habitude, elle se tenait semi-allongée sur la méridienne du salon, la tablette juchée au sommet d’une pile de livres sur la table basse pour que la caméra capte son visage. Elle s’épanchait plus qu’elle ne cherchait à converser, aussi je l’écoutais d’une attention flottante, en vérifiant mes graphiques. Sur mon écran, je ne voyais que son profil, car son regard fixait sans ciller l’horizon du bout du salon, on aurait dit qu’elle m’avait complètement zappée. Elle parlait à sa tablette comme à un thérapeute. Mais, d’un coup, ma mère lâche : « J’ai un amant. »    

À lire aussi >> C’est mon histoire : « Mon bébé m’a réconciliée avec ma mère »                                   

Histoires de cul et de cœur                 

Nous sommes proches, plutôt complices, mais jamais nous n’avons échangé de confidences d’alcôve, et c’est tant mieux, je n’ai pas envie de connaître ses histoires de cul. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, je connais ma mère, elle a dit : « J’ai un amant », et pas « J’ai un amoureux », elle n’aurait pas fait la confusion. Je n’ai pas le temps d’énoncer quoi que ce soit que déjà elle enchaîne : « Mon amant… Ça claque bien à voix haute. Tu verrais ses mains… Irrésistibles ! Les mains de ton père, déjà, quand il joue… », avant de se tourner vers la tablette d’un balancement réjoui de la tête. Nul doute, sa « séance », c’est bien avec moi qu’elle l’effectue. Je commets alors une première erreur. Alors que j’aimerais répliquer « C’est à moi que tu parles, moi, ta fille ? », je bredouille sans affirmer ma gêne, ni m’affirmer tout court : « Ça ne va pas avec papa ? » Tandis que j’entends ma mère dégainer sa théorie : « Les couples qui durent savent trouver de l’air sans faire des appels d’air, bla bla bla… Après vingt-sept ans ensemble, bla bla bla… », je réalise que c’est la première fois, à 29 ans, que je dois m’opposer à ma mère. Même si la communication a toujours été fluide entre nous, je ne sais pas comment m’y prendre et, par peur d’être trop âpre, en lui faisant comprendre que je ne veux pas être témoin de son appel du large, ni des vicissitudes de son couple, j’entre finalement dans son jeu : « Vous vous adorez, mais vous aimez tester la résistance de l’autre. C’est votre piment. » « Évidemment que j’aime ton père ! riposte-t-elle en couvrant l’écran d’une bouffée de vapeur de sa cigarette électronique. Mais pour le piment, faudra repasser ! On dirait un vieux matou ! Il est enfermé dans son studio pour composer, ces temps-ci… »                                            

Tomates vertes et rire jaune                 

Cinq jours plus tard, je suis en réunion avec mon n+1 et mes collègues sur un dossier présentant pas mal d’enjeux quand je reçois une salve ininterrompue de photos de tomates du jardin, cadrées sous tous les angles par ma mère. Ce qui laisserait augurer une fausse manip si les gros plans n’étaient assortis de ses commentaires grandiloquents : « Ton père les a cueillies vertes. Ce n’était pas la bonne lune. Il a saboté la biodynamie du potager ! Il ne sait pas penser le vivant. » Une heure plus tard, mon père s’annonce en visio. Pour qu’il insiste, ce doit être sérieux : « Il paraît que je souffre de surdité dans ma relation à la terre ! Agnès est montée au studio me le dire, je suis de la campagne, pas elle, je n’ai pas besoin d’un Mooc pour savoir quand récolter. » La mise en scène surjouée de leurs chamailleries m’a longtemps amusée, c’est la grammaire de leur couple, mais, désormais, je ris jaune, d’autant que j’ai l’impression de les entendre en stéréo. D’un côté, les affres existentielles de mon père en train de composer la musique d’un documentaire : « Cette nuit, j’ai rêvé d’une suite d’accords, mais les notes ont fuité, il ne me reste que des queues de comète. Je bifurque en ce moment, il faut que je me recentre. » De l’autre, les appels de ma mère à chacune de ses pauses-café : « J’aimerais avoir ton avis, si ça ne t’ennuie pas… » Ça m’ennuie un peu pourtant, mais ce n’est pas comme si j’avais le choix. Je commets alors une deuxième erreur : je me laisse piéger dans un conflit de loyauté. Mes parents sont ma chance, j’ai un sacré bon karma d’avoir grandi auprès d’eux, ils m’ont appris à croire en mes capacités à me réaliser et à être libre, dans ma tête et dans mes choix. Bon, visiblement, il y a un trou dans la raquette, cette liberté ne sait pas s’exprimer vis-à-vis d’eux. Quand nous étions enfants, mon frère et moi, notre parole était entendue et notre point de vue respecté. J’avais le droit de refuser une activité ou d’en initier une autre, ou encore de ne pas manger un mets, à condition d’argumenter. Je suis ainsi devenue végane à 14 ans et, au collège, j’ai obtenu de ne plus aller en natation avec ma classe pour suivre mon cours de danse classique au conservatoire. Ils ne m’ont jamais censurée, j’ai toujours pu m’accomplir.                 

Du coup, je culpabilise, je me sens déloyale et ingrate, et j’en ai honte. Bien sûr, à ce moment-là, je suis incapable d’analyser mon malaise, et je continue à louvoyer avec moi-même autant qu’avec eux. « Mon amant trouve qu’on ne se voit pas suffisamment. J’hésite. Prise de tête ou tête éprise ? Tu vois ça comment, Juliette ? » Mal à l’aise, je lui suggère d’appeler ses copines pour régler ce problème. Ma réponse me vaut un haussement d’épaules : « Elles ne comprennent pas. Toi, tu me comprends. » Totalement dans l’impasse, je culpabilise au point de finir par me demander si je ne manque pas d’empathie, et j’atterris chez un psy. Objectif : savoir comment parler à mes parents sans les blesser. En quelques séances, je découvre une réalité différente. Alors que j’étais certaine d’avoir coupé le cordon et d’être indépendante, je comprends que je suis toujours la petite fille qui sollicite le regard et l’assentiment de ses parents pour valider ce qu’elle fait et qui elle est. La rupture symbolique, qui ouvre à l’accomplissement de soi à l’âge adulte, n’a jamais eu lieu. Je n’ai pas fait de crise d’adolescence, l’enfant « imparfait », celui qui devait décevoir ses parents, et dont le rôle était aussi de remettre à sa place l’enfant « idéal », n’a en fait jamais émergé. Je réalise que ce n’est pas tant les confidences de mes parents qui m’encombrent, mais la présence de cette petite fille « idéale » qui les comble en les écoutant, et qui de fait est comblée en retour.                                             

Juste une mise au point                 

Inconsciemment, je confonds donc rupture symbolique et rupture du lien. C’est la trouille qui m’empêche de m’affirmer, la trouille qu’ils me voient différemment si je m’oppose, la trouille que leur amour pour moi en prenne un coup, la trouille de quitter le nid pour de bon. La mise au point, c’est avec moi-même que je dois la faire avant de clarifier les choses avec mes parents. Il me faudra un peu de temps pour digérer. Puis, un mardi comme tant d’autres, c’est venu naturellement en visio avec mon père, plus ésotérique que jamais sur « le son au-delà du réel » et sa « capacité à saisir le vrai pour composer ». Je lui ai dit tout mon amour, mais surtout mon malaise à interroger avec lui ses tourments existentiels d’artiste. Je me souviens de sa voix douce : « Pardon, chérie, je vais faire attention, c’est que tu me comprends bien… » Maman, elle, a su s’en sortir avec ce qu’il faut de mauvaise foi et de théâtralité : « On va parler de quoi, si on ne peut plus causer de rien ? Moi, j’écoute tes peines de cœur… » La dernière fois, j’avais 15 ans. Peu importe, j’ai cessé de me faire des nœuds au cerveau. Je me suis affirmée, la trouille s’est dissipée, mais l’amour qui nous lie est toujours là. La petite fille a fini par grandir.                                              

Vous avez envie de raconter votre histoire ? Nos journalistes peuvent recueillir votre témoignage. Écrivez-nous à cmh@cmimedia.fr                                             

Continuer la lecture

close

Recevez toute la presse marocaine.

Inscrivez-vous pour recevoir les dernières actualités dans votre boîte de réception.

Conformément à la loi 09-08 promulguée par le Dahir 1-09-15 du 18 février 2009 relative à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel, vous disposez d'un droit d'accès, de rectification, et d'opposition des données relatives aux informations vous concernant.

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Bouton retour en haut de la page