Santé

Infertilité : enquête dans un « egg center » proposant des traitements alternatifs pour procréer

L’immeuble est cossu, son emplacement idéal. En plein cœur de Nice, donnant sur l’artère la plus cotée de la ville, un espace d’un genre nouveau a ouvert ses portes il y a quelques mois. Sur la plaque, posée entre celle d’un endocrinologue et celle d’un avocat, on peut lire : « Egg-Centre, centre de bien-être et de médecines douces pour accompagner votre fertilité ». Au deuxième étage, on entre dans un appartement lumineux, redécoré à la mode d’Instagram : miroirs en rotin, plantes vertes, papiers peints, cadres avec des posters aux messages bienveillants… Tous les codes d’un institut de beauté. Pourtant, les femmes qui se succèdent au cours de la journée ne viennent pas s’offrir ici un gommage. Toutes sont là parce qu’elles souffrent d’infertilité, ont entamé un parcours de procréation médicalement assistée (PMA) et sont, pour la plupart, rongées par l’anxiété. Comme Jessica, 37 ans. Après deux ponctions d’ovocytes infructueuses et zéro embryon obtenu, le gynécologue qui la suit l’a orientée vers Egg-Centre, « parce qu’il a vu que j’étais hyper stressée et que je commençais à déprimer », confie-t-elle, fébrile. Elle a rendez-vous pour une séance d’ostéopathie axée sur la fertilité. La thérapeute manipule son bassin, lui demande de visualiser son utérus afin d’y booster l’afflux sanguin, la rassure tant que possible. « À l’hôpital, on est comme un numéro, confie Jessica. On a peu d’explications entre chaque examen, on se sent démunie et très seule. » De ses galères, elle n’a rien dit à sa famille. Quant à son compagnon, « il est assez fermé, il ne veut pas en parler. Ici, tout le monde est gentil avec moi, je me sens entourée et comprise. Réduire mon stress peut aider à avoir des ovules de meilleure qualité ». Jessica va donc se laisser tenter par les autres soins proposés dans ce centre, qui se pratiquent aussi juste avant les ponctions, implantations ou inséminations pour, selon les thérapeutes, maximiser les chances. Sophrologie, psydigitopuncture, massages, yoga fertility, séances avec une nutritionniste ou une psychologue clinicienne spécialisée sur la question de l’infertilité, la palette est large, les coûts, loin d’être anodins.    

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Comptez entre 60 et 80 euros la consultation, éventuellement remboursée à hauteur de quelques séances par an selon les mutuelles. Un sacrifice pour cette agente administrative qui économise le moindre centime et ne s’accorde plus aucun extra afin de s’offrir ce programme. « J’ai envie de me donner tous les moyens pour avoir un enfant », explique également Marie, 32 ans, responsable de projet, traumatisée par sa première consultation en centre de PMA : « On m’a annoncé de but en blanc que mon insuffisance ovarienne ne permettrait même pas de passer par une Fiv traditionnelle, que je devrais avoir recours à un don d’ovocytes. Le rendez-vous a duré à peine quinze minutes. » Elle a finalement tenté une insémination, qui s’est soldée par une fausse couche. Elle se dit « obsédée » et cherche à être « dans les meilleures dispositions. Ici, la prise en charge est sur mesure, on nous rassure, on sait qu’on va être écoutée ». (Elle est, depuis, tombée enceinte.) Il faut dire que la jeune femme à la tête de ce centre connaît la dureté du parcours des infertiles. Dorothée Mior a mis sept ans à avoir son premier enfant. Après un parcours de PMA abandonné en cours de route, elle se tourne vers les médecines douces qui l’ont, selon elle, aidée à tomber enceinte naturellement. Après son accouchement, une douleur insupportable dans l’abdomen la ramène à l’hôpital, on lui diagnostique une endométriose sévère jamais détectée auparavant, elle subit plusieurs opérations et on lui retire même un kyste de 8 centimètres de diamètre. Un déclic pour cette chargée de communication, qui se met alors à lire tout ce qu’elle trouve sur l’infertilité, l’endométriose, et décide d’ouvrir cette première structure en France entièrement dédiée à la fertilité en septembre 2020, avec la bénédiction de plusieurs pontes de la région, dont le professeur Luka Velemir, chirurgien spécialiste de l’endométriose et parrain du centre.                 

Depuis l’ouverture, les demandes affluent, plusieurs centaines de femmes de toute la région ont pris rendez-vous, certaines prêtes à faire deux heures de route. Dorothée Mior est aussi approchée régulièrement pour ouvrir de nouveaux Egg-Centre dans d’autres villes de France tant le concept semble répondre à un besoin. Dans leur livre « Génération infertile ? » (éd. Autrement), tout juste paru, Estelle Dautry, Pauline Pellissier et Victor Point rappellent les chiffres : en France, un couple sur six n’a pas d’enfant après un an d’essai et un sur huit consulte pour infertilité. En 2018, une naissance sur trente, soit un enfant par classe, était conçue par PMA. « Est-ce notre âge ? Notre mode de vie ? La planète qui s’effondre ? Le “pourquoi nous” qui nous a assaillis au départ, face à l’injustice du diagnostic, s’est mué en quête plus globale : “Pourquoi nous et pourquoi eux, eux et encore eux ?” Comment se fait-il qu’autour de nous autant de gens soient concernés ? » s’interrogent les trois journalistes, tous passés par un parcours d’infertilité. « Oui, l’infertilité augmente, confirme Pauline Pellissier. Pour des raisons sociétales – nous faisons des enfants plus tard, et cela ne risque pas de changer –, médicales, comme l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), ou environnementales, la présence de perturbateurs endocriniens un peu partout dans notre alimentation ou dans l’air que nous respirons a un impact sur la qualité du sperme. » Selon l’épidémiologiste Shanna Shawn, la concentration en spermatozoïdes a ainsi baissé de 50 % en quarante ans chez les hommes d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Australie. Au point que la communauté médicale se mobilise face à cette menace existentielle. Depuis des années, le professeur René Frydman, spécialiste de la PMA, réclame en effet une « task force » pour prévenir et mieux traiter l’infertilité. Il semble avoir été entendu, ainsi que les autres professionnels, puisque dans le prolongement de la loi de bioéthique du 2 août 2021 le ministère de la Santé a mis en place un groupe de travail mené par le professeur Samir Hamamah, du CHU de Montpellier, et Salomé Berlioux, qui a raconté dans son livre « La Peau des pêches » (éd. Stock) le parcours du combattant que représente la PMA. Le rapport rendu en février rappelle que l’infertilité est encore un sujet « peu débattu » et préconise que le grand public soit mieux informé, dès l’école, via des campagnes d’information ou des consultations préconceptionnelles. La formation des médecins, le développement de la recherche font aussi partie des recommandations. Ainsi que la mise en place de consultations préventives prises en charge pour que les jeunes hommes et les jeunes femmes puissent repérer une possible altération de leur fertilité.                                             

1 couple sur 6 n’a pas d’enfant après un an, 1 couple sur 8 consulte pour infertilité                                                                                         

Depuis trois ans, un établissement propose d’ailleurs le seul examen de ce genre en France. Au CHI de Créteil, la professeure Nathalie Massin, responsable du centre de PMA, a mis au point avec ses équipes le Fertility Check Up, un protocole pensé pour évaluer rapidement le potentiel de fertilité des patientes, grâce à une technique d’échographie pelvienne innovante et un questionnaire détaillé suivi d’une consultation personnalisée. Réserve ovarienne, état des trompes de Fallope, qualité de l’endomètre sont passés au crible. Le mode de vie et les facteurs aggravants (tabagisme, stress, surpoids, fréquence des rapports sexuels…) aussi. Seul hic : ce bilan n’est pas reconnu par la CPAM, donc pas pris en charge. Son coût : 350 euros. « Les femmes qui nous consultent se répartissent en deux groupes, nous explique Nathalie Massin dans son bureau. Celles qui essaient d’avoir un enfant depuis plusieurs mois mais n’y parviennent pas, et celles, célibataires ou en couple, qui n’ont pas le projet immédiat d’en avoir un, mais veulent savoir le temps qu’il leur reste pour congeler leurs ovocytes, trouver un partenaire, convaincre celui qu’elles ont ou en changer s’il ne veut pas d’enfants. Pour nous, il s’agit de donner aux femmes toutes les informations nécessaires et le pouvoir de choisir en connaissance de cause. Je vois encore trop de femmes de 45 ans en consultation de PMA qui me disent vouloir un bébé dans deux ans. » Pour le Fertility Check Up, la moyenne d’âge des patientes s’établit plutôt à 34-35 ans, avec un profil CSP+. Aux yeux de Nathalie Massin, « un tel examen devrait être pris en charge par l’Assurance maladie » tant il répond à un enjeu de santé publique. « Nous ne pouvons répondre qu’à un quart des demandes de rendez-vous. Certaines femmes viennent de province pour faire l’examen », poursuit la professeure Massin. Mais déjà elle travaille avec cinq autres structures hospitalières en France pour proposer le Fertility Check Up sur le reste du territoire. Ce jour-là deux femmes, chacune en couple, ont rendez-vous à Créteil. La première, 33 ans, essaie avec son compagnon depuis dix mois, sans succès. « Je préfère savoir tout de suite si j’ai un problème, je ne veux pas perdre de temps, nous explique-t-elle. Je suis une grosse fumeuse, ça pourra aussi m’aider à prendre la décision d’arrêter. » L’examen ne révélera aucune anomalie, mais pendant la consultation Nathalie Massin lui rappelle que le tabac diminue de 50 % les chances de grossesse. Marie, 33 ans aussi, soupçonne quant à elle que ses difficultés proviennent d’un SOPK, elle a été alertée par la sage-femme qui la suit. « J’ai mes règles tous les quarante-cinq jours, je vois bien qu’il y a un problème. » Mal prise en charge par son gynéco de ville, peu au fait des questions d’infertilité, elle entend parler de l’examen du CHI de Créteil. Résultat : elle souffre bien d’un SOPK et pourra commencer dans les prochains jours un traitement médicamenteux pour déclencher l’ovulation. Dans les deux cas, le conjoint reçoit une ordonnance pour un spermogramme. « L’accueil est bienveillant, j’ai eu les réponses à mes questions, c’est ce que je voulais, conclut Marie. Et peu importe le coût. » La veille, deux jeunes femmes étaient venues vérifier la possibilité, pour elles, de recourir à l’autoconservation d’ovocytes. « Beaucoup arrivent très angoissées ou se pensent stériles parce que dans les médias on lit partout que la fertilité chute à 35 ans », constate Nathalie Massin.                                             

« Beaucoup de femmes se pensent stériles parce qu’on lit partout que la fertilité chute à 35 ans »                                                                                        

Angoisse, stress, anxiété, sentiment d’isolement ou d’échec, honte… Dans les témoignages affleure à chaque fois une détresse. Le rapport remis au gouvernement insiste d’ailleurs sur l’amélioration nécessaire de la prise en charge psychologique. En France, aucun suivi n’est vraiment inclus dans le protocole de PMA. Des hôpitaux publics disposent parfois de consultations gratuites avec un psychologue en interne ou de groupes de parole collectifs. « On ne m’a proposé de consulter un psy qu’au bout de ma septième fausse couche, déplore Stéphanie, 41 ans, rencontrée à Egg-Centre. L’aspect psychologique, c’est vraiment l’angle mort de ce chemin de croix. Les médecins le prennent très peu en compte. Un lieu comme Egg-Centre aide à se sentir épaulée. » Depuis le début de son parcours de PMA il y a trois ans, Stéphanie estime avoir dépensé plus de 5 000 euros en séances de psy et de médecine parallèle. « Le risque du système actuel est de créer une prise en charge à deux vitesses entre celles qui peuvent s’offrir de tels soins et les autres », estime Pauline Pellissier. Elle met d’ailleurs en garde contre certaines dérives : « Il existe un vrai business de l’infertilité comme des programmes nébuleux de coaching facturés parfois 600 euros. Il y a une telle injonction pour ces couples de faire tout ce qui est en leur pouvoir, le désir d’enfants est tellement fort que certains sont prêts à sacrifier beaucoup de choses, jusqu’à vendre leur maison pour partir se faire suivre à l’étranger par exemple. » Dorothée Mior a bien conscience que les services de son Egg-Centre ne sont pas à la portée de toutes et espère qu’une meilleure prise en charge des soins relatifs au bien-être sera bientôt possible. En attendant, elle propose des cartes cadeaux pour que les femmes puissent se faire offrir des soins par leurs proches, tout aussi désireux que le couple de voir arriver un enfant. Quoi qu’il en coûte.                                            

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