Santé

Instagram, YouTube : pourquoi nos influenceuses préférées se filment-elles en train de pleurer ?

Au milieu d’un fil Instagram saturé de photos parfaites et de « vlogs » léchés, apparaît un beau jour une vidéo surprenante de notre influenceuse préférée en larmes. Son maquillage coule, sa chambre est en désordre. Où est passée l’esthétique lisse et parfaite, à laquelle nous sommes tant habitués ? Depuis l’explosion du covid, pleurer en public n’est plus un tabou, c’est une façon de communiquer et de réunir. Et filmer ses accès de tristesse a très vite gagné les réseaux sociaux. Sur Instagram, YouTube ou TikTok, les influenceur.euses s’en donnent à cœur joie. Alors que la tendance est à l’authenticité, les créateurs de contenu ont bien compris que montrer leur vulnérabilité les rapprochait de leur communauté, lassée des esthétiques trop parfaites des réseaux sociaux. 

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Les larmes comme argument de vente 

« Chez beaucoup d’influenceurs il s’agit de marketing de la tristesse, remarque Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des pratiques numériques. C’est une mise en scène de soi, parce que ça attire les likes. Les gens commencent à en avoir un petit peu marre de regarder toujours du positif, de la perfection, alors les influenceurs prennent le contrepied. » Montrer ses failles permet d’enclencher un processus d’identification et suscite la sympathie. « Il faut montrer que vous n’êtes pas juste l’influenceur.euse qui gagne beaucoup d’argent et qui a une vie de rêve mais qui a aussi des problèmes. C’est un argument de vente », estime la psychologue, qui parle aussi de « sadfishing ».    

Montrer ses larmes peut aussi être cathartique et salvateur. Comme pour Léna Situations, qui a craqué face caméra, racontant avoir subi un harcèlement acharné de la part de ses détracteurs. « Elle fait partie des premières influenceuses à avoir montré sa vie telle qu’elle était. Se montrer sans maquillage, parler de ses règles, de ses boutons, bref mettre en avant ses vulnérabilités. C’est ce qui fait qu’elle est touchante », constate Vanessa Lalo. Mais si la démarche inspire la compassion, elle peut aussi mettre mal à l’aise. Quand il faut appuyer sur un bouton « rec » au moment de pleurer, peut-on vraiment parler d’authenticité ?  

Compassion ou malaise ?   

Les larmes sont-elles vraiment libératrices pour celles et ceux qui les partagent avec un public ? « Je ne pense pas que l’on lâche prise de la même manière quand on se filme que lorsque l’on est tout seul dans son coin. […] Cette mise en scène peut être inconfortable et malaisante parce que l’on voit bien qu’ils sortent leur caméra au moment où ça ne va pas, qu’ils forcent le trait en ajoutant une musique et un montage. Le regard qu’ils portent eux-mêmes est intéressant : comment arrivent-ils à faire ce montage de leur propre tristesse, à l’exagérer comme il faut pour qu’il passe auprès de leur communauté ? », note Vanessa Lalo.  

 Pleurer à l’écran pour « trouver des points d’accroche » avec sa communauté, c’est ce qu’a voulu tenter Margarita, influenceuse en quête d’abonnés sur son compte Instagram, @theladybirdsblog, axé sur le lifestyle et le voyage. Après un long silence radio et la perte de nombreux followers, la jeune femme jugeait indispensable d’expliquer les raisons de son absence. Son idée ? Filmer un clip qui la montre en train de pleurer, pour mettre en image la fragilité de sa santé mentale. « On se filme à l’instant T, ce qui est difficile car il faut avoir de la confiance en soi, même quand on est moche. Il faut allumer sa caméra et se forcer. La mise en scène est compliquée car nous ne sommes pas des acteurs », explique Margarita, qui a finalement dû renoncer à cet extrait, trop difficile à tourner. « Moi je n’ai pas réussi à le faire. C’était trop peu naturel, alors j’ai abandonné. Exprimer la peine avec des mots est simple, mais tant que les gens ne voient pas la tristesse, ils n’y croient pas. » 

Pleurer pour libérer la parole 

Ces séquences parfois « terrifiantes de fausseté », selon Vanessa Lalo, ne sont toutefois pas sans bienfaits. Certains infuenceurs.euses, en expliquant leurs troubles, permettent de générer du soutien et du partage d’expérience. « Ils vont mettre en scène leur chagrin parce que c’est nécessaire. Cela peut donner envie aussi à d’autres personne de partager leur mal-être, de libérer la parole autour de la santé mentale », remarque la psychologue. Voir quelqu’un pleurer peut pousser à aller consulter, à discuter et à ne pas rester isolé. « On n’a jamais autant démocratisé la santé mentale que depuis le début du Covid. On a tous été en anxiété, en état dépressif, on n’a jamais vu autant de TOC et de troubles de l’alimentation. En France, c’était très tabou. On pense qu’aller voir un psy c’est pour les fous », rappelle-t-elle. Les larmes, fausses ou réelles, sont parfois des points d’ancrage pour des personnes plus fragiles. Les adolescents par exemple. En pleine construction, beaucoup grandissent avec l’idée qu’ils ne doivent pas montrer leurs faiblesses. « Quand j’étais adolescente, nous n’avions pas ces influenceurs qui nous disaient qu’être triste est normal. Trouver des trucs et astuces pour se remettre sur pied quand on a le spleen, c’est positif », ajoute la psychologue. 

Sur Internet, exagérer ses peines et ses joies est un réflexe propre à l’époque. « Il me paraît normal et logique que cette nuance s’impose de manière caricaturale et nous apporte un contrepied à la perfection qu’on a longtemps vue sur les réseaux sociaux. Peut-être que l’on va réussir à atteindre quelque chose d’un peu plus normal dans quelques temps, de moins caricatural et de plus humain », suppose Vanessa Lalo.  

  


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