Santé

La natation : décryptage d’une passion contemporaine aussi saine que libératrice

Ah ! Se purifier, se jeter à l’eau ! Tout le monde en rêve… Alors que l’été approche, nous éprouvons un irrépressible besoin de nager. Un désir qui n’est pas juste lié à l’augmentation de la température et qui ne concerne pas seulement les stakhanovistes des lignes, les accros du crawl, les fondus du bonnet de bain. On assiste à un engouement généralisé pour la natation. Piscines bondées, centres aquatiques pris d’assaut, vogue de la nage en « eaux libres », publication de livres passionnants sur le sujet… Comme le splendide « Journal de nage », de Chantal Thomas, qui vient de sortir (éd Seuil), ou le charmant « Paris à la nage » (Allary Éditions/My Little Paris), coécrit par l’écrivaine Colombe Schneck et sa sœur Marine, qui fait les illustrations. Cette déambulation dans les quarante piscines de la capitale est autant une réflexion poétique sur ces lieux hors du temps qu’une analyse des bienfaits de la nage. « Dans les piscines, on constate une affluence toujours plus grande, bien au-delà du cercle des habitués », explique Pierre Rabadan, adjoint en charge du sport à la mairie de Paris. Et la nage libre fait aussi de plus en plus d’adeptes, comme le fait remarquer Emmanuel Pierre, président de L’Ois’Eau Libre, qui s’entraîne dans le spot très couru de Longueil-Sainte-Marie : « On note une augmentation de 50 % des adhérents depuis le confinement. De plus en plus de personnes se passionnent pour cette discipline. » Avec des événements dédiés qui se multiplient en France, comme le Défi de Monte-Christo, à Marseille, qui réunira du 23 au 26 juin 5 000 nageurs (!) venus de partout : ils s’inspireront de l’évasion fictive d’Edmond Dantès, pour rejoindre la plage du Petit-Roucas-Blanc depuis le château d’If.            

Plus qu’un sport, la natation est devenue un véritable outil de développement personnel, vecteur de calme, d’apaisement, de recueillement. Une sorte d’antidote à la vie moderne. « Nager m’a sauvé après une rupture douloureuse, raconte Colombe Schneck, auteure en 2019 d’un beau roman qui relate cette expérience, “La Tendresse du crawl” (éd. Grasset). Cela m’a donné une force et une connaissance de moi nouvelles. J’étais quelqu’un de très angoissé, mais le crawl m’a appris la respiration, le lâcher-prise. Aujourd’hui 80 % de mes angoisses ont disparu. Les obsessions se diluent dans l’eau. » Oubliée, la piscine de notre enfance où nous allions en grelottant, moulés dans des maillots ridicules. Place à une pratique qui, sur le plan symbolique, n’est pas loin d’avoir le même statut que le yoga ou la méditation. En cette période où le moral des Français en a pris un sacré coup – Covid, guerre en Ukraine, fractures électorales… –, nager peut-être vu comme la thérapie idéale, calme, pas chère, démocratique. « Tout le monde est mélangé à la piscine, c’est un formidable lieu pour observer la diversité sociale », abonde Monique Dagnaud, sociologue et fana des bassins. Et puis surtout, il y a cette unique sensation de bien-être. « Tu crées des endorphines. C’est mieux qu’un verre de champ’ ou trois Temesta ! », lance Colombe Schneck. Gilles Bernais, nageur de haut niveau, entraîneur et écrivain (« Le Nageur et ses démons », éd. Les Peregrines), explique : « C’est le seul sport avec lequel vous êtes mieux quand vous en sortez que quand vous y entrez. J’ai du mal à m’y mettre mais je n’ai jamais envie de finir la séance. On est allongé comme sur un nuage, on ne sent pas le poids de son corps, ce qui procure une impression de massage. » On pense aussi évidemment au liquide amniotique dans lequel nous avons barboté bébé… Une douceur dont nous avons bien besoin en ces temps d’inquiétude face à l’avenir. Alors que le sol se dérobe sous nos pieds, n’est-il pas bon d’être bercé par l’élément liquide ? Cathy Karsenty en est si persuadée qu’elle a écrit une bande dessinée à ce sujet : « Nager rend intelligent (et aide à vivre) » (éd. Helium). « Pratiquer la natation lisse les douleurs, les mauvaises nuits, les gueules de bois, les courbatures… », dit-elle. « Et puis cela permet de réfléchir, de méditer. Souvent, pendant que je nage, je pense à des idées pour un dessin. Chaque fois que j’ai un blocage, il suffit de quelques longueurs pour que je résolve le problème. » Même son de cloche du côté de Colombe Schneck ou de Monique Dagnaud, qui disent écrire leurs livres ou leurs articles en enchaînant les allersretours. Comme si la nage réconciliait le corps et l’esprit. « C’est une formidable occasion de se connaître, de se recueillir, de rentrer dans un dialogue avec soi-même », abonde Monique Dagnaud. Idéal en cette période où nous sommes tous accros aux écrans, tous hypersollicités par le fracas du monde.                                                                                       

Ces vertus expliquent sans doute le succès de la nage en eau libre, dans les lacs, les rivières ou en mer, qu’on la pratique en solitaire ou lors d’une compétition. Tour de Corse, traversée du lac d’Annecy, Rad’eau libre à Cherbourg, courses nocturnes, en eau glacée… En France, il ne se passe pas une semaine sans qu’une épreuve n’ait lieu en pleine nature… ou en pleine ville, comme l’Open Swim Stars des 11 et 12 juin derniers dans le canal de l’Ourcq, à Paris. « C’est une expérience assez incroyable, explique Sandrine Ferron, 33 ans, qui a participé à l’épreuve l’an passé. Tu nages au milieu des immeubles et tu vois les gens assis sur le bord qui pique-niquent et qui t’encouragent. En plus, l’eau n’est pas si polluée. » Ces temps-ci, l’être humain semble vouloir profiter de la moindre flaque d’eau pour sortir du cloisonnement, éprouver un sentiment de liberté. On pense à la formidable nouvelle de l’écrivain américain John Cheever, « Le Nageur », écrite en 1964. Un dimanche, à Los Angeles, son héros prend la décision de parcourir 12 kilomètres jusqu’à chez lui « en passant par les piscines de ses voisins ». Non par simple lubie, mais afin de sortir « d’un mode d’existence minable », « quand tout ce qu’on désire, c’est être au grand air, torse nu et nager », comme l’écrira Jack London, autre écrivain obsédé par la nage et le refus des conventions. Comme en écho, notre époque est marquée par des exploits individuels et iconoclastes. En 2021, Arthur Germain, 20 ans, le fils d’Anne Hidalgo, a parcouru sans assistance les 780 kilomètres de la Seine (en 52 jours), pour protester contre la pollution du fleuve. Et Stève « le Phoque » Stievenart a été le premier Français à réaliser, en juillet 2020, le « Two Way », la traversée aller-retour de la Manche.

« En nageant tu crées des endorphines. C’est mieux qu’un verre de champ »                                         

En 2022, la nage en eau libre est inséparable de notre désir de retour à la nature. « Cela correspond à tous ces sports qui se pratiquent en plein air, comme le triathlon ou le trail. Il y a un désir d’écologie, de beauté, de communion avec les éléments », note Emmanuel Pierre. Dans son superbe livre qui vient de sortir, « À la nage. Journal d’une aventure en eaux libres » (éd. Hoëbeke), Roger Deakin, figure du « new nature writing », légende en Grande-Bretagne, raconte comment il a fait le tour de l’Angleterre brasse après brasse, parfois dans le plus simple appareil. « Nager nu dans la nature provoque une sensation d’absolue liberté, de sauvagerie presque. Nous vivons dans un monde où de plus en plus de choses et de lieux sont marqués, étiquetés, balisés. C’est pour cette raison que nager comportera toujours une dimension subversive. » Et en lisant le formidable « Héros et Nageurs », livre culte de Charles Sprawson (éd. Flammarion), on apprend que tous les grands écrivains américains des XIXe et XXe siècle – Henry David Thoreau, Walt Whitman, Mark Twain, Jack London, Scott Fitzgerald ou Tennessee Williams – aimaient à se baigner dans les lacs ou les rivières et cherchaient « le salut par l’eau ». Charles Sprawson écrit ainsi : « Pour ces écrivains, la nage acquit le statut d’un symbole d’évasion, d’un mode de refuge et de retrait de tout ce qu’ils haïssaient et trouvaient dégoûtant dans la prétendue civilisation. » Autant de raisons pour plonger à notre tour cet été !

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