Santé

Les 7 péchés capitaux du Dr Aga (5/7) : L’avarice

Être avare dans le Var ? Si la rime est riche, l’exercice est difficile. Chaque été, au bout de dix jours de vacances, c’est comme si mon portefeuille était monté sur ressorts. Dès que je le sors de mon sac, on dirait qu’il gigote, comme une mise en garde non verbale, ou alors est-ce ma mauvaise conscience qui me rappelle à l’ordre ? « Les tomates de pays à 7,99 euros le kilo en août, t’es sûre ? », « Il est à combien, le spritz chez Sénéquier, déjà ? 19 euros ? Eh oui, si tu avais regardé la carte, tu le saurais, Alix. » Ça m’embête d’autant plus que dépenser, j’adore ça, vraiment. Si je pouvais, je passerais mes journées à distribuer mes sous dans les magasins et à inviter les potes au resto. Mon ami Marc, qui est devenu psychanalyste amateur depuis la série « En thérapie », m’a expliqué : « Quelque chose a probablement merdé chez toi au stade anal. Un truc autour du plaisir de rétention et d’expulsion qui a dû s’embrouiller dans ta petite tête à 2 ans » (est-il normal que votre meilleur pote vous parle de votre rectum en toute détente ? Pas sûr) et, du coup, voilà, je suis du genre prodigue. Heureusement, dans sa grande intelligence, mon employeur sait calmer mes pulsions grâce à cet outil imparable qu’il a mis au point, le « salaire » (concrètement, ça signifie qu’au cas où vous vous prendriez pour Beyoncé, le 17 du mois, quelqu’un de la banque vous appelle pour vous informer que non, pas du tout). 

Un exercice difficile     

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Sur le papier, tester l’avarice, à ce stade de l’été, serait une rudement bonne idée. Mais ça pose deux problèmes : 1. je pense que c’est le défaut que je déteste le plus au monde – je crois que je préférerais partir en vacances avec Vladimir Poutine plutôt qu’avec quelqu’un qui agite les pièces dans la soucoupe de la dame pipi pour faire croire qu’il lui a laissé quelque chose – et 2. je ne suis pas sûre d’être assez riche pour ça. Parce que pour être avare, il faut avoir les moyens de l’être. Bien sûr, je n’aurais pas le toupet de prétendre être vraiment dans la dèche, mais à cet instant T, pour moi, dépenser moins relèverait moins du vice que du bon sens. De plus, étant une quiche en négos, pour mettre le processus en marche, il me faudrait un coach. Problème : je ne peux plus du tout compter sur mon mari. Ça étonnera les lectrices fidèles qui savent que j’ai épousé un hybride catholique-protestant (par sa mère, ça change tout), dont le rapport à l’argent a longtemps été à l’opposé du mien : quand je l’ai rencontré, dépense était synonyme d’épouvante, mais, à force de côtoyer mon lifestyle, Didier est devenu pire que moi. Son cri du cœur ? « Yolo ! » S’il pouvait acheter ses maillots de bain chez Erès, je crois qu’il le ferait. Il est à deux doigts d’exiger de la Sisleÿa en après-rasage. Une vraie seconde épouse. Bref, pour m’aider à arrêter de claquer tout ce que je gagne, c’est pas le bon profil. Et avec l’exemple catastrophique qu’on donne, à la maison, personne n’est pingre, même nos enfants étudiants, qui citent Coluche sans le savoir : « Déjà qu’on n’a pas un rond, si en plus il faut se priver ! » Ma mère, elle, est l’idole des commerçants tropéziens, sans doute parce que sa mémoire intacte n’a laissé échapper qu’une chose : le passage du franc à l’euro (« mais non, chérie, ça ne coûte pas cher de faire tondre la pelouse. Tony, le petit-fils de mon ami Jackie du Bar de la Marine, ne demande que 800 euros par mois, ça fait quoi ? 150 francs ? »). Quant à Marc et Christine, nos meilleurs amis, leur rapport à l’argent semble aussi détendu que celui des autres membres de la maisonnée : ils se font toujours avaler leur carte de crédit par le distributeur du port le premier jour des vacances, et, immanquablement, ça les fait poiler. Constat sans appel : l’avare est rare dans mon entourage, ce qui, aujourd’hui, ne fait pas du tout mon affaire.

 Verdict ?            

Faute de gourou, je vais donc devoir y aller en free-style. Au déjeuner, folie de l’été : nous avons réservé une table au Club 83, institution de la plage de Pampelonne dont Henri de Kasch, le patron, aime à dire que chez lui « le client n’est pas le roi, c’est un ami ». Si c’est pas bon signe, ça. Pour une fois, je regarde très attentivement les prix sur la carte. Ah, quand même. Particulier, le sens de l’amitié, au Club 83 : les 75 cl d’eau minérale sont à 14 euros, les carottes râpées à 20 euros, le poisson froid mayonnaise à 54 euros et la coupe de fruits rouges à 20 euros. Heureusement que je ne bois jamais d’eau parce que ça me ferait un repas à plus de 100 euros rien que pour moi. J’appelle le serveur pour lui demander s’il y a moyen de négocier une petite formule à 50 euros, vin rosé compris : « Allez, que du veggie, pas des ingrédients chers, qu’est-ce qu’on s’en fout de la langouste. » Le serveur passe sa main sur son front. Je lui propose, tout bas, que ma copine Chris lui montre ses seins, ils sont de l’année, magnifiques . Le serveur appelle le patron. Henri de Kasch me demande si nous sommes une blague. Je lui réponds que pas du tout, juste des clients, que dis-je, des amis (fin sourire). Si on ne peut plus se faire de petits cadeaux entre potos (clin d’œil) ? Henri de Kasch masse son menton avec sa main sans répondre. Est-il utile que je vous parle de mon degré de honte, à cet instant précis ? Autour de la table, mes proches, eux aussi, sont verts comme l’artichaut vinaigrette proposé en entrée à 21 euros. Il y a ce moment suspendu où je sens qu’entre l’étroitesse du passage autour des tables bondées et nos têtes prêtes à vomir d’humiliation, tous nous dégager serait une nuisance pire que de nous faire une ristourne. Le patron me chuchote « pour 50 euros, on peut envisager une grande barque d’anchoïade et des tartes tropéziennes en dessert (ma tronche), à condition que vous soyez partis dans trente minutes ». Si j’ai le triomphe modeste, lui, Didier a l’humiliation volubile. Il commande un magnum de rosé de la maison sans même regarder le prix. Tandis que je mâche une branche de céleri aux anchois, je m’interroge sur ce que je ressens vraiment. Ce plaisir anal, rétention, répulsion, tout ça, on en est où ? Pas bien loin, je le crains. Je me sens si mesquine que je décide de laisser un gros pourliche au serveur qui a refusé de voir les seins de Chris. Aïe. Zut. J’ai oublié mon portefeuille à la maison. On va dire que j’ai quand même monté une marche.

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