Santé

Les 7 péchés capitaux du Dr Aga (6/7) : L’envie

Impossible de commencer cet épisode sans un point sémantique. Qu’est-ce que l’envie ? Eh bien, déjà, ce n’est pas la jalousie. Comme vous peut-être, j’ai tendance à confondre les deux, alors que les dictionnaires expliquent que ce n’est pas pareil. La jalousie, c’est quand on se sent blessé et humilié par les actions de quelqu’un — exemple : Didier, la main sur la cuisse d’une cagole. L’envie, c’est quand on a le désir de posséder ce qu’a l’autre – exemple : Didier, la main sur la cuisse de Ryan Gosling. Les gens jaloux se sentent trahis, les gens envieux se sentent inférieurs. Par chance pour cette enquête, je passe mes vacances dans le Var, un département où se sentir inférieur aux autres est la chose la plus facile du monde. Même les gens qui ont un bateau de 36 mètres avec hélicoptère trouveront toujours quelqu’un qui a un bateau de 41 mètres avec hélicoptère et terrain de tennis. Et, l’année d’après, c’est ce dernier qui aura les boules car quelqu’un forcément jettera l’ancre avec un bateau, qui, en plus de tout ça, dispose d’un parcours de golf sur le toit. Ici, le concours de zigounettes ne fait que des perdants.

Une soirée avec des riches 

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En effet, depuis le temps que Didier et moi nous fréquentons la région, nous y avons beaucoup d’amis, et force est de constater que nous sommes, sans l’ombre d’un doute, entourés de riches. Et que, été après été, on stagne, alors que nos potes grimpent sur l’échelle de la win — exemple : cette saison, nos voisins (des financiers) ont fait venir un chef pour toutes les vacances. Moi, j’ai acheté un Thermomix d’occasion dont les touches en caoutchouc collent aux doigts. Est-ce que ça nous pose un problème ? Pas le moins du monde. Si nous avions une nature envieuse, nous passerions l’été, mettons, dans la Creuse, où, me dit-on, le ratio vaches/assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière est inversement proportionnel à celui de la Côte d’Azur. C’est pour ça que je suis embêtée : pour réussir à ressentir de l’envie, après tant d’années à me tenir éloignée de ce sentiment – par pragmatisme ou par fierté, allez savoir… –, il va falloir que je me programme mentalement. Et que j’y trouve mon intérêt : le seul point positif de l’envie, à mon sens, c’est qu’elle doit pouvoir agir comme un aiguillon. Si je veux posséder ce qu’a l’autre, alors je vais devoir me bouger les fesses pour l’obtenir. 

C’est donc remontée comme un coucou que je débarque dans une soirée typique de la presqu’île, à l’heure où les cigales laissent l’animation sonore aux grillons. Villa des années 1960 au gazon coulant en pente douce vers la mer, parfum de jasmin dans l’air, magnums de rosé plantés dans un seau à glaçons grand comme un Jacuzzi, petits canapés au tarama d’oursin de la « bonne crémerie » de la place aux Herbes, employés de maison discrets mais bien là et invités shabby chics : les femmes, aux cheveux plus mousseux qu’à l’ordinaire – comment faire tenir un brushing au bord de l’eau ? –, sont à plat dans des Rondini patinées, mais leur robe Pucci est de l’année ; les hommes, presque trop bronzés, rentrent un peu le ventre sous leur chemise en lin. Tout le monde respire pire que l’argent, le bonheur. Parce que c’est ça, le truc avec les riches. Non seulement tous ne sont pas des connards arrogants, mais beaucoup sont heureux. On préfère imaginer le nanti névrosé, écrasé de soucis professionnels, traqué par le fisc, multi-divorcé et encombré d’enfants pénibles, mais la vérité, c’est que le riche est facilement détente — ce qu’on ne nous montre pas dans des séries comme « Succession » car si toute la famille Roy passait son temps à jouer au Uno en se disant des trucs sympas, personne ne regarderait. 

Me voilà guettant ce que je pourrais concrètement envier à ces gens cool. De son côté, Didier n’a pas à se forcer beaucoup. Il partage une banquette avec une Italienne de 32 ans, dorée comme un muffin et qui glousse à toutes ses blagues. Dans l’oreille, je chuchote à mon mari : « Tu vois, le vieux, en face ? C’est Jean-Jacques, le mec de Donatella. Il est en train de se plaindre de ne plus pouvoir atterrir quand il veut avec son hélicoptère aux Parcs de Saint-Tropez. Tu devrais parler de ta galère pour garer ton scooter 80 cm3 les jours de marché, place des Lices. » C’est bas, mais ça règle momentanément le problème.    

Un couple qui fait rêver 

Au milieu du brouhaha, un rire à la fois cristallin et contagieux se distingue. C’est celui d’une femme que je ne connais pas, jolie sans tapage et dont on a l’impression qu’elle a avalé des Led tant elle rayonne. Elle est assise à côté d’un quinqua stylé, avec des avant-bras magnifiques — je suis sensible aux bras, je sais, c’est bizarre… Mon voisin m’explique que ce sont les W., des nouveaux sur la presqu’île. Ils ont fait fortune, presque sans faire exprès, grâce à leur start-up de recherche médicale, mais ne sont pas du tout bling-bling. Tiens donc. Je m’approche et entame la conversation. Lucile et Marc me racontent qu’ils ont longtemps vécu en Afrique, où leurs trois enfants sont nés. Médecins tous deux, c’est avec l’idée d’être utiles qu’ils se sont lancés dans la tech : « On a eu du bol que ça marche, quoi ! » Je lève un sourcil : et où ont-ils acheté, alors ? Ils citent le nom d’un petit domaine que je connais bien, loin du bruit et près de l’eau. Le rêve. Un autre invité s’attendrit : « C’est charmant chez eux, tout est en bois, même le bateau au bout de leur ponton… » Marc rigole : « On ne peut pas dire qu’on double grand monde avec les 100 chevaux de notre barque, mais c’est bien suffisant pour aller se baigner ! » Le re-rêve. Successivement, j’apprends que deux de leurs enfants terminent leurs études pour être chirurgiens et que celle qui « n’était pas trop scientifique » est entrée à l’Essec. Petit à petit, quelque chose commence à me grignoter le cœur. Mais le pire, c’est quand Lucile m’apprend que Marc vient de lui confier les rênes de leur société : « Mon mari a fait un travail pour lutter contre ce qu’il y avait encore de patriarcal dans l’inconscient de notre couple. » La pute ! Elle a un mec déconstruit ! Le voilà, l’aiguillon que j’attendais. Je regarde Didier, les yeux dans les seins de l’Italienne, qui glousse de plus en plus fort. Dès demain, je le déconstruis — ou je le démolis, faut que je réfléchisse. L’envie, un péché qui pousse à faire de belles, de grandes choses.

                                            

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