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INTERVIEW EXPLOSIVE D’AZIZ DAOUDA, DT DU DÉVELOPPEMENT DE LA CAA: « L’ATHLÉTISME AFRICAIN EST L’AVENIR DE L’ATHLÉTISME MONDIAL »

HIBAPRESS-RABAT-Propos recueillis par Mohammed Benchrif

« L’athlétisme africain est l’avenir de l’athlétisme mondial. C’est là qu’il y a le plus de marge de progression. C’est une occasion pour remercier les Etats et les gouvernements africains qui n’hésitent pas à épauler leurs fédérations respectives, ce qui permet à la Confédération africaine d’Athlétisme de respecter les échéances des compétitions continentales comme ce fut le cas de Maurice voilà quelques semaines », a admis le Directeur technique et du développement de la Confédération Africaine d’Athlétisme (CAA) M. Aziz Daouda.

Dans cette interview, il a aussi évoqué la participation remarquable de l’Afrique aux Championnats du monde seniors à Eugene aux Etats-Unis.

Les Mondiaux d’athlétisme 2022 d’Eugene ont pris fin avec une belle moisson de médailles pour l’Afrique qui se chiffre à 9 Or, 12 Argent, 7 Bronze, avec à la clé un fabuleux record du monde du 100 m haies de la Nigériane Tobi Amusan. Avec 28 médailles glanées, le continent africain réalise ainsi son quatrième meilleur résultat dans les championnats du monde d’athlétisme.

Etes- vous satisfait du bilan de la participation africaine à ces championnats?

Le responsable que je suis et j’entends par là l’ensemble des composantes de l’athlétisme se félicite des résultats obtenus et s’en réjouit énormément. Vous avez là la concrétisation de la vision et de la stratégie du Président Hamad Kalkaba, celles du conseil de la CAA et de toute la famille de l’athlétisme africain.

Cette vision et cette stratégie ont été votées à l’unanimité au congrès d’Abidjan qui venait sanctionner le premier plan de développement et ses résultats. Elles ont été confirmées au congrès de Rabat où le plan de développement allait être réajusté en fonction de la nouvelle philosophie de développement de World Athletics. Celle-ci transférait alors la responsabilité du développement aux confédérations continentales.

Par la suite et compte tenu de la pandémie, il a fallu réajuster le plan et l’adapter à la nouvelle donne, ce fut fait en réunion du conseil et avec l’approbation de WA.

Aujourd’hui donc la confédération, par l’intermédiaire de ses AADC (African Athletics Development Center) a multiplié le nombre de cadres formés au profit des 54 fédérations membres, comme elle a augmenté substantiellement le nombre d’athlètes qui se préparent dans ces centres. La formation se fait de plus en plus en collaboration avec des universités spécialisées et les programmes sont adaptés aux réalités et spécificités de l’Afrique.

On a tendance à oublier que l’Afrique est le plus vaste continent du monde et que la distance entre Tanger et Cap Town est quasiment la même entre Dakar et Tokyo. Cette réalité géographique seule devrait suffire à faire réfléchir ceux qui pensent qu’on peut juste transférer ou copier certaines solutions européennes pour aller de l’avant.

Cette donnée géographique, fait, par exemple que le coût d’un championnat africain est six fois plus élevé qu’un championnat d’Europe. Un athlète africain peut voyager en avion pendant 15 ou 20 heures pour pouvoir se rendre à un championnat d’Afrique…

Malgré les difficultés qui peuvent être les nôtres, la CAA offre aujourd’hui aux athlètes africains des championnats aux standards mondiaux pour pouvoir s’exprimer, et se qualifier aux échéances internationales et ainsi honorer leurs pays respectifs et leur continent.

Concernant le bilan de la participation africaine aux Mondiaux d’Eugene, tout d’abord, nous félicitons les 7 pays africains qui ont remporté des médailles ; l’Ethiopie qui s’est hissée à la seconde place des Mondiaux d’Eugene et le Kenya également pour son classement et la confirmation de la constance de son niveau mondial. Félicitons le Nigéria pour le record du monde du 100 m haies mais aussi l’ensemble des autres pays qui ont glané des médailles : l’Ouganda et ses athlètes qui ont marqué les championnats, Le Burkina Faso et sa médaille au triple saut, le Maroc pour avoir renoué avec l’Or, l’Algérie qui a placé deux athlètes dans la finale des 800m hommes et qui s’est adjugée l’argent.

N’oublions pas que malheureusement l’Afrique est partie aux championnats d’Eugene avec un handicap majeur : 23 pays africains n’ont pas pu participer car leurs athlètes et dirigeants n’ont pas reçu de visas d’entrée aux USA. Bien sûr que la CAA déplore cette situation inédite mais cette première dans un championnat planétaire devrait faire réfléchir l’ensemble de la famille de World Athletics quant au choix des pays auxquels l’honneur échoit de recevoir les athlètes du monde entier et les conditions qu’ils devraient respecter. Comme vous le savez Eugene a enregistré un triste record celui de n’avoir vu participer que quelques 170 pays aux championnats alors que nous étions toujours à plus de 200 délégations à prendre part au plus grand rassemblement de la jeunesse mondiale.

Lors de ces Mondiaux, trois records du monde ont été pulvérisés par le Suédois Armand Duplantis (6.21m à la Perche), l’Américaine Sydney McLaughlin (50’’68 au 400 m haies) et la Nigériane Tobi Amusan (12’’12 au 100 m haies). Estimez-vous que l’avenir du sprint africain s’annonce radieux dans les prochaines années?

Vous notez que sur l’ensemble des continents, seules l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du nord ont vu des athlètes réaliser des records du monde. Celui de l’Afrique a été réalisé sur 100 m haies dames, une épreuve où rarement des non américaines avaient brillé. C’est pour vous dire que l’athlétisme africain se diversifie et progresse dans toutes les épreuves. Désormais aucune épreuve ne fait plus peur à nos athlètes malgré le manque de moyens et certaines lacunes technologiques en matière de récupération notamment.

Malgré que le nombre de pays africains présents à Eugene ne représentait que 50% du total des pays membres et malgré la contre performance de la Côte d’Ivoire qui nous avait habitué à des podiums et celle de la Namibie qui avait ébloui aux Jeux olympiques de Tokyo, nous avons tout de même remporté une médaille de plus à Eugene par rapport à Doha en 2019 : 28 contre 27.

Vu les résultats acquis et l’émergence de nouveaux pays, pensez-vous que l’athlétisme africain est sur la bonne voie et pourra-t-il réaliser aux JO de Paris 2024 des résultats meilleurs que ceux de Tokyo 2020?

Pour avoir la possibilité de jauger le travail effectué à la Confédération et les efforts déployés par les 54 fédérations membres, je peux vous assurer que l’athlétisme africain est l’avenir de l’athlétisme mondial. C’est là qu’il y a le plus de marge de progression. C’est une occasion pour remercier les Etats et les gouvernements africains qui n’hésitent pas à épauler leurs fédérations respectives, ceux qui permettent à la Confédération de respecter les échéances des compétitions continentales comme ce fut le cas de Maurice voilà quelques semaines.

Comme dit plus haut l’Afrique est un continent très vaste, il est en développement et a de nombreuses autres priorités et pourtant elle est là à promouvoir aussi sa jeunesse sportive et l’athlétisme en particulier.

Savez vous que nous sommes le seul continent dont les athlètes sont présents 365 jours sur 365 sur l’ensemble des continents. Il n’y a pas un jour sans qu’une athlète ou un athlète africain ne brille quelque part dans le monde. Nous participons pour plus de 35% dans l’animation athlétique mondiale, aucun continent ne peut rivaliser avec l’Afrique à ce niveau.

Et puis regarder ce qui se passe sur certaines épreuves ? Elles sont totalement dominées par des athlètes africains.

Au-delà des résultats probants et du bon classement aux Mondiaux d’Eugene, il y a eu de grandes satisfactions mais aussi des déceptions. Quels sont les tops et les flops (A titre d’exemple aucun athlète africain sur le podium du 1500 m messieurs). ?

Commençons par le plus grand flop, c’est hélas celui de voir 50% des pays africains privés de participation alors que c’est un droit absolu que leur confère leur adhésion à World Athletics.

Dans des conditions anormales comme celles-là, il est difficile de parler de flop en performance et nous ne pouvons qu’encourager les pays africains ne figurant pas au classement aux points ou encore ceux qui ont disparu du tableau des médailles de vite reprendre leurs places légitimes. En sport c’est ainsi, les performances peuvent arriver par vagues et baisser à chaque changement de génération.

Effectivement le classement aux 1500m est étonnant alors que nous détenons depuis une quarantaine d’années le record du monde de la distance et que parmi nos plus grandes légendes de l’athlétisme africain et mondial il y a justement des coureurs de 1500m à l’instar de Hicham El Guerrouj ou Noureddine Morcelli. Espérons que ce ne fut là que la suite logique d’erreurs de tactique et que vite l’Afrique va reprendre sa place historique pour ne pas dire légitime.

Quant aux satisfactions, elles sont plus que nombreuses. 7 pays africains figurent parmi les 40 premières nations ; cinq parmi les 30 premières, 3 parmi les 15 et 2 parmi les cinq premières nations au monde. C’est un bilan très positif par rapport aux conditions de participation.

L’Afrique a prouvé ici encore que son progrès est constant tout en consolidant ses acquis en médailles .Le nombre de 9 médailles d’or obtenues à Eugene est exactement le même qu’à Doha 3 années plus tôt, alors que le nombre de médailles d’argent est passé de 8 à Doha à 12 à Eugene.

En 2017 vous avez initié le second plan de développement de l’athlétisme africain sur 10 ans, visant, entre autres, à améliorer la pratique de l’athlétisme sur l’ensemble du vaste continent africain et d’en relever le niveau dans toutes les épreuves de l’athlétisme.

Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que les indices sont révélateurs et que la CAA a atteint ses objectifs intermédiaires ?

Comme dit plus haut l’Afrique ne navigue pas à vue. Elle a été le premier continent à initier un plan de développement décennal et à inciter toutes les fédérations membres à faire de même. Aujourd’hui le monde entier semble avoir copié cette façon de se projeter dans l’avenir.

Effectivement 2017 a été une année charnière du passage du premier plan qui avait atteint la quasi-totalité de ses objectifs à un autre plan encore plus ambitieux. Alors que par le passé nos championnats étaient souvent reportés ou annulés, grâce au premier plan nous avons une régularité dans nos organisations et le nombre de pays participants à ces compétitions continentales est passé de quelques pays à la totalité des pays membres et le nombre d’athlètes participants a plus que doublé. Et ce n’est pas seulement une question quantitative.

Grâce au second plan entamé en 2017 la qualité de nos compétitions s’est largement améliorée en faisant appel à des compétences africaines même en matière de technologies ce qui renforce nos compétences et notre potentiel et confirme le progrès réalisé dans tous les compartiments. Le nombre de pays obtenant des médailles ou qualifiant des athlètes aux finales africaines et mondiales est en progrès constant.

Notre domination du cross country, du demi- fond et du fond est consolidée alors même que bon nombre des pays du monde ne sont présents sur ces épreuves qu’en ayant recours à la naturalisation d’athlètes africains. Regardez combien d’athlètes d’origines africaines sont présents dans un 10.000m par exemple mais regardez aussi l’émergence d’athlètes africains dans les autres épreuves et le progrès des records d’Afrique dans l’ensemble des épreuves

Pour juger objectivement le progrès réalisé, je vous invite à jeter un coup d’œil sur la liste des records africains. Vous allez vous rendre compte que chez les hommes 26 records sont de dates très récentes. Les dames africaines font encore mieux puisque 29 records ont été battus récemment. C’est vous dire que les plans de développement ont pu guider le continent vers un progrès confirmé.

Ces réalisations auraient pu être encore plus percutantes si la pandémie « Covid 19 » n’était pas passée par là impactant l’Afrique et les athlètes africains en particulier pendant longtemps.

Cette réussite est la résultante du travail acharné et de longue haleine de tous et la concrétisation des efforts déployés dans la formation des cadres, dans les approches scientifiques dans les entraînements, dans l’organisation des meetings d’un jour sur le continent, dans l’intérêt accordé aux jeunes générations.

Nous sommes le seul continent à continuer à organiser des championnats pour les U17 à côté des U20. Regardez les résultats des africains aux championnats du monde U20 à Cali en Colombie. La fierté de la famille de l’athlétisme africain est à son paroxysme avec le record du monde des U20 aux 100m masculin grâce au Botswanais Letsile Tebogo qui a bouclé la distance en un temps canon (9.91). Une performance hors pair qui a amené beaucoup de gens à se demander s’ils avaient devant eux le futur Usain Bolt.

Dans ce sens, vous êtes donc satisfait du travail qui s’effectue au niveau des centres de préparation et de formation ?

Les centres AADC sont un pilier de la stratégie de la CAA. Aujourd’hui nous en avons au Caire, à Dakar, à Lomé, à Abidjan, à Port Harcourt, à Nairobi, à Lusaka et à Maurice et nous attendons prochainement l’ouverture d’un AADC au Cap vert. Nous avons également des conventions avec le Maroc et l’Ethiopie qui mettent leurs infrastructures à la disposition des pays africains.

Les centres ont pour mission la formation des cadres et des athlètes en appui aux fédérations nationales. Nous avons en parallèle lancé quelques unités d’entraînement, épaulés par la confédération, comme à Antananarivo, au Caire et à Nairobi. Beaucoup d’athlètes champions d’Afrique et avec un palmarès international sont issus ou continuent à se préparer dans les AADC. Bien évidemment que nous n’avons pas encore les moyens tels que nous le souhaitions pour aller encore plus loin dans cette politique. Le plus gros du travail du Président Hamad Kalkaba et de l’administration de la CAA va dans ce sens : trouver et mobiliser encore plus de moyens au profit du développement de l’athlétisme africain.

Nous remercions World Athletics pour son appui constant mais nous estimons aussi ne pas recevoir l’appui qui nous est dû en proportion à notre contribution dans l’athlétisme mondial.

Il y a deux voies classiques pour former des sportifs de haut niveau : celle du sport scolaire et universitaire et qui ne réussit véritablement qu’aux USA et il y a celle des clubs comme c’est le cas en Europe. En Afrique, ni les universités ni les clubs ne sont outillés pour cette mission alors nous avons, sur le continent, développé une troisième voie : celle des centres.

Je tiens ici à remercier le Kenya qui a fait honneur à l’Afrique en abritant sur son sol plusieurs compétitions de World Athletics et exprimer ma déception et sûrement celle de l’ensemble de la large famille de l’athlétisme africain, quand on a vu que les championnats du monde de 2025 n’ont pas été attribués à ce pays leader. Ce n’est que partie remise. Le président Kalkaba avait à maintes reprises martelé qu’au moins cinq pays africains étaient prêts et capables de relever le défi d’organiser les championnats du monde des séniors. C’est pour dire que si les championnats n’avaient pas été accordés au Kenya ce n’est sûrement pas pour des questions de compétences ou de moyens. L’organisation de rendez- vous mondiaux sur le sol africain a toujours enrichi ces manifestations.

C’est ici aussi et surtout l’occasion d’inviter la famille de l’athlétisme africain à davantage de solidarité. Nous sommes à un tournant décisif dans le développement de l’athlétisme mondial et ce n’est qu’ensemble et la main dans la main que nous pouvons relever tous les défis et aller résolument de l’avant.


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