Plusieurs versions sur une rébellion avortée

L’histoire du Maroc au lendemain de son indépendance n’est pas seulement marquée par des faits historiques contés par les versions officielles. Elle est écrite, comme certains préfèrent le répéter, par le sang de plusieurs militants qui se sont sacrifiés pour le Maroc contemporain. Certains sont cités dans les livres et les récits, tandis que les versions se contredisent s’agissant du vécu des autres. Parmi ces dernières, l’histoire du Caïd Addi Ou Bihi. Un gouverneur du Tafilalet parfois qualifié de «serviteur agité du protectorat français» au moment où d’autres racontent qu’il était l’un des fervents défenseurs de la monarchie marocaine.

Nous sommes dans les années 1940. Addi Ou Bihi est l’un des nobles amazighs désigné à la tête d’une vaste zone. Une «immense région s’étalant d’une partie du Haut Atlas, jusqu’aux confins du désert, en plein Maroc inutile», écrivait Souleiman Bencheikh dans le troisième numéro du magazine Zamane.

Addi Ou Bihi était natif de Kerrandou, un petit village entre la ville de Rich (province de Midelt) et Tazmamart. Disposant d’une grande notoriété, il fut nommé caïd par les autorités coloniales qui lui accordent par la suite la médaille de la Légion d’honneur, notamment pour sa contribution dans les batailles menées contre Assou Oubasslam au Saghro et Zayd Ouhmad Ouskounti au Jbel Baddou. Dès 1948 et suite à son influence qui ne cesse de grandir, les Français décident de revoir l’étendu de son territoire, le divisant en quatre Caïdats et en lui laissant un petit territoire au sud de Rich, qui va de Kerrandou jusqu’à Tiaalaline.

Se révolter de peur de se faire «dépouiller des richesses» par l’Istiqlal…

Le pouvoir des autorités coloniales est plus que jamais affaibli par la suite, grâce notamment à la montée du mouvement de la résistante. Le Maroc décroche en novembre 1956 son indépendance. Dès l’avènement de cette grande victoire, Addi Ou Bihi est confirmé en tant que gouverneur de Tafilalet par feu le roi Mohammed V. Une consécration qu’il doit notamment à ses relations avec Lahcen Lyoussi, l’un de ses proches qui fut ministre de l’Intérieur, mais aussi à son pragmatisme à la veille de l’indépendance. En effet, Addi Ou Bihi était l’un des rares caïds à avoir refusé de signer la déposition de feu le sultan Mohammed ben Youssef en 1953. Il est donc démis de ses fonctions de caïd.

Mais au lendemain de l’Indépendance, le Parti de l’Istiqlal, issu du mouvement national est plus fort que jamais. Ses militants investissent dès 1956 l’administration marocaine. C’est à ce moment exact que les versions divergent. D’abord, la version officielle qui raconte que les notables amazighs craignaient «de se voir un jour dépouillés de leurs richesses par l’Istiqlal, qui prône justement une vaste réforme agraire».

Face notamment au «limogeage» de son proche, Lahcen Lyoussi, Addi Ou Bihi décide de «profiter de l’absence du sultan Mohammed Ben Youssef, alors en Italie, pour se révolter contre le gouvernement du parti de la Balance mis en place pour des raisons méconnues». Il défit même le pouvoir central en dressant des barrages sur les routes et en destituant le juge et le commissaire de police dans sa localité.

Son litige avec les représentants de l’autorité locale pousse cette dernière à dépêcher à Rabat deux émissaires, Lahcen Lyoussi et Mohammed Belarbi Alaoui, conseiller du roi. Une première tentative qui finit par échouer, obligeant le prince héritier Moulay Hassan à mandater le général Kettani et Mohammed Aouad, directeur général du Cabinet royal pour offrir à Addi Ou Bihi et ses 40 000 combattants une dernière chance de reddition. Le gouverneur de Tafilalet est destitué et remplacé suite à une intervention militaire qui met fin à la rébellion sans aucune résistance. Addi Ou Bihi est incarcéré puis jugé avec certains de ses amis en janvier 1959.

…Ou se révolter pour que «l’autorité royale [soit] respectée»

«La rébellion d’Addi, qui éclate au grand jour en janvier 1957, n’est qu’une partie d’un plan d’insurrection anti-Istiqlal mis au point par l’ex-ministre de l’Intérieur Lyoussi et soutenu par le Commandement supérieur (le général Divary, ndlr) des forces militaires françaises stationnées au Maroc», écrivait l’historien Maâti Monjib dans «La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir» (éditions l’Harmattan, 1992).

Selon l’historien, «l’affaire Addi Ou Bihi met en lumière l’attitude d’un tiers actif – mais à peine perceptible – sur la scène politique marocaine. Un tiers qui se fixe comme objectif d’empêcher l’Istiqlal de s’établir au pouvoir et donner ainsi la preuve qu’il est capable de faire régner l’ordre et la stabilité». Ce sont d’ailleurs les bases d’une deuxième version de l’histoire.

Si Maâti Monjib déclare que «ce tiers mystérieux» serait «la France», l’avocat et écrivain Maurice Buttin, dans son ouvrage «Hassan II, de Gaulle, Ben Barka. Ce que je sais d’eux» (édition Karthala, 2010), qualifie la révolte de 1957 d’Addi Ou Bihi de «machination machiavélique du prince héritier de l’époque». Selon la version de l’avocat du gouverneur, qui se chargera par la suite du dossier de Mehdi Ben Barka, l’événement aurait été exploité par le prince héritier pour envoyer des messages au mouvement national. Il avance même que son client avait déclaré lors de son procès que Lahcen Lyoussi lui aurait fourni des armes pour se rebeller.

Des propos confirmés également par Moha Ou Ra, pacha de Midelt, condamné dans le cadre de la même affaire. Michel Roudan, dans son article «Justice, pouvoir et politique au Maroc : des procès pour quoi faire !» parle même d’une «rébellion» du gouverneur de Tafilalet pour «sauver le Palais de la dictature de l’Istiqlal, alors parti dominant».

Grâce à la rébellion, la monarchie s’est illustrée comme unique garant de l’unité et de la stabilité. Addi Ou Bihi, lui, fut condamné en 1959 à la peine capitale. Il décède quelques années plus tard à l’hôpital Ibn Sina de Rabat. «Il s’était révolté, devait-il m’affirmer, pour que l’autorité royale fût respectée», rapportait, quant à lui, feu le roi Hassan II dans «Le défi» (éditions Albin Michel).


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