A chaque tentative son lot de victimes

Les drames de la migration irrégulière se poursuivent et se ressemblent dans la région de Guelmim-Oued Noun. Ainsi, quatre mois après le drame de Mirleft qui a coûté la vie à 13 personnes, 11 jeunes candidats (8 Marocains issus de Guelmim, SidiIfni et Smara et 3 Subsahariens) ont trouvé la mort,samedi dernier, après le chavirement de leur embarcation au large des côtes de Guelmim.

Selon plusieurs experts, ces incidents ne sont pas les premiers et ne seront pas les derniers, au vu de l’histoire migratoire de la région et ses indicateurs socio-démographiques et économiques. Décryptage.

Dialectique nord/sud

«La migration irrégulière n’est pas une nouveauté dans la région de GuelmimOued Noun. Elle est fortement ancrée dans la culture locale. A noter que chaque ménage dans la région a un ou deux, voire trois membres de la famille installés à l’étranger.

Concernant la montée en puissance des tentatives de migration irrégulière à partir de la région, au cours des dernières années, les raisons sont à chercher dans le renforcement des contrôles au niveau de la Méditerranée. Ce renforcement a réactivé les anciennes routes migratoires sur l’Atlantique (Tarfaya, Sidi Ifini,Dakhla,…). On note une dynamique forte au niveau de ces routes depuis 2018», nous a expliqué Aouragh Mbarek, enseignant-chercheur à l’Université Iben Zohr Agadir.

Même évaluation de la part d’Abdelhamid Jamour, chercheur en migration et en développement Sud-Sud et titulaire d’une thèse de doctorat consacrée à l’étude des flux migratoires entre Agadir et Dakhla, qui rappelle, pour illustrer cette relation entre le durcissement des contrôles au niveau du Nord et la transformation de la région en point de départ, deux dates clés, à savoir les événements de 2005 (mort d’au moins quatorze migrants alors qu’ils tentaient de franchir la barrière séparant le Maroc de ses présides occupés) et ceux de 2021 (arrivée record de 8.000 Marocains en une journée à Sebta.

«Après ces deux périodes, nous avons observé une hausse notable du nombre de tentatives de départ vers les Iles Canaries», précise-t-il. Et d’ajouter que la région présente plusieurs caractéristiques sur le plan géographique lui permettant d’être le lieu de prédilection pour plusieurs candidats à la migration.

Selon lui, la région bénéficie d’une situation géographique la situant à proximité de la région de Souss-Massa (d’Agadir) au nord, de la région de Laâyoune-Sakia el Hamra au sud, de l’Algérie et la Mauritanie à l’est et de l’océan Atlantique à l’ouest. «Elle dispose aussi d’une longue bande côtière s’allongeant sur 40 km sur trois provinces (Sidi Ifini, Guelmim et Tan Tan) à l’abri des regards indiscrets», précise-t-il.

Indicateurs socio-démographiques en rouge

Mais au-delà du contexte géopolitique et de la situation géographique de la région, Aouragh Mbarek ajoute les indicateurs socio-démographiques de la région comme amplificateurs de l’immigration des jeunes.

En effet, ce territoire connaît un taux élevé de chômage dû à la suspension des recrutements au niveau du secteur public et au faible taux d’investissement du secteur privé ainsi qu’à la présence d’une économie de rente et de trafic.

A noter également, ajoute-t-il, une forte migration rurale et un taux d’urbanisation estimé à près de 67% ainsi qu’une présence forte de la catégorie de jeunes âgés entre 15 et 45 ans, fortement imprégnés par la culture de la migration eu égard à la présence importante d’une communauté originaire de la région à l’étranger.

«Cette jeunesse est fortement désœuvrée et passe une grande partie de son temps dans les cafés du fait de l’absence de structures socio-éducatives dans la région (Maisons de jeunes, complexes culturels, terrains de foot, médiathèques…) tout en espérant rejoindre un jour ceux qui sont déjà partis (parents, amis, proches ou autres)», nous a affirmé Abdelhamid Jamour.

Pour sa part, Mohamed Ben Attou, enseignant-chercheur, Laboratoire LRMECSS, Université Ibn Zohr, souligne dans son article : ««Le Nouveau modèle de développement de la région de Guelmim Oued Noun : quelles perspectives?», que le taux de chômage reste pointu autour de 22%, la moyenne nationale en 2020 étant de 11,9%.

Ce taux est encore plus important chez les diplômés se situant à 35% (notamment pour le groupe d’âge 25-34 ans) contre 8.5% pour les non diplômés. Pris dans le temps et par genre, le taux de chômage a augmenté subitement chez les hommes en 2019 avec la pandémie de Covid-19 de 9,8% à 13%. Chez les femmes le chômage est une donnée structurelle : 39,8% en 2017, puis 45,5% en 2018 pour revenir au niveau de départ en 2019 et s’accélérer jusqu’à 49,1% en 2020.

Il explique, en outre, qu’en 2019, le PIB de la région de Guelmim-Oued Noun s’est élevé à 17 MMDH, soit 1,5% du PIB national. «Ce chiffre est le fait notamment du commerce et des services (administration, activités commerciales, informel) qui participent de 69,2% à la création de la richesse globale. Ces deux secteurs sont aussi les plus pourvoyeurs en emplois (52,1%). Malgré l’immensité du littoral de Sidi Ifni à Tan Tan (240 km) et la disposition de 164.099 ha comme SAU, l’agriculture et la pêche ne participent que de 10,6% dans le PIB régional, soit 1,3% du PIB national relatif à l’agriculture et à la pêche», révèle-t-il.

Et de poursuivre : «A vrai dire, Guelmim Oued Noun est court-circuitée à ce niveau par Souss-Massa (Agadir). L’industrie, quant à elle, ne participe que de 9.1% à la création de la valeur ajoutée régionale. En somme, dans une structure économique dominée par des actifs occupés salariés (53%) dont l’auto-emploi constitue 47% des actifs occupés, il ne faut pas s’attendre à un miracle. D’autant que les secteurs primaire et secondaire ne dépassent pas les 11% chacun dans le PIB régional contre 9% pour les impôts bruts d’appuis des produits. Le déficit moyen du développement régional enregistré en 2017 s’élève à 29,1%. Sur le plan sectoriel, ce déficit est de 44,7% en matière de scolarisation, 31,5% pour la santé, 42,5% pour les conditions socioéconomiques et 24,3% pour les services sociaux (Observatoire national pour le développement humain, 2017)».

Abdelhamid Jamour, natif de la région, pointe du doigt l’effondrement, au cours de dernières années, de l’économie locale basée sur la culture des figues de barbarie, détruite par une myriade de cochenilles ayant envahi la région d’Aït Baâmrane. Alors que cette culture constitue une véritable source de revenus puisqu’elle génère des revenus estimés entre 40.000 et 100.000 DH.

«Après la propagation de ladite maladie, nombreux sont les jeunes qui sont allés chercher des opportunités de travail à Guelmim, mais en vain puisque cette ville enregistre le taux de chômage le plus élevé au Maroc. Bref, le manque de perspectives dans la région est pour beaucoup dans le départ des jeunes vers les Iles Canaries», analyse-t-il.

Normalisation avec la mort

Nos deux interlocuteurs soutiennent que les drames de la migration irrégulière enregistrés dernièrement ne semblent pas dissuader les jeunes de la région d’abandonner leur projet migratoire.

«Le décès des candidats à l’immigration est devenu un sujet banal et quotidien qui ne suscite ni choc ni questionnement. Il y a une sorte de normalisation avec la mort qui ne fait plus peur et qui est fortement exploitée par des réseaux de trafiquants ayant mis en place toute une économie prospère liée à la migration irrégulière dans la région. En effet, ces réseaux mobilisent un nombre important d’individus (menuisiers, mécaniciens, intermédiaires, particuliers, locataires de maisons,…) et ce trafic génère des profits pouvant aller jusqu’à 25 millions de centimes», nous a confié Abdelhamid Jamour.

Une manne substantielle pour des passeurs rapaces Un drame au quotidien pour toute une région

Une situation de désespoir et d’indifférence amplifiée par l’absence de réponses institutionnelles ou associatives à la hauteur de ces drames. «La thématique migration ne fait pas la priorité des collectivités territoriales dans la région. En effet, ni le plan de développement local ni celui régional ne mentionnent de près ou de loin ce dossier. Alors qu’il s’agit d’un bassin migratoire qui connaît une dynamique migratoire constante (MRE, migration en provenance du Sahel et migration interne). Cette absence est également observée au niveau de la recherche académique. Les spécificités migratoires de la région ne sont pas prises en compte», explique Aouragh Mbarek. Même constat de la part d’Abdelhamid Jamour qui note une grande absence de l’Etat quant à la gestion de ce dossier. Selon lui, c’est l’approche sécuritaire qui domine et non celle sociale ou économique. Idem pour les ONG internationales, ajoute-t-il, qui préfèrent se concentrer sur la migration à partir de la Méditerranée notamment de Sebta et Mellilia.

«La même remarque vaut pour le CNDH et les médias qui brillent par leur absence alors que le nombre des victimes dépasse celui enregistré au niveau du nord. Même les Marocains du monde ne bénéficient pas d’une véritable politique migratoire alors que la région est la première au niveau des transferts en devise par les MRE», a-t-il souligné.

Alternative et jeu de rôle

Faut-il s’attendre à la fin de la migration irrégulière au niveau de la région ? «Absolument pas tant que l’Europe a besoin de force de travail. L’UE ne ferme pas totalement la porte au nez des migrants irréguliers au vu des attentes de l’économie européenne en matière de main-d’œuvre. Aujourd’hui, la migration vers les Iles Canaries se présente comme une alternative pour ne pas arrêter définitivement les flux. On estime qu’il y a un jeu de rôle entre l’UE et les pays du Sud. Et ce jeu a un bel avenir devant lui», a conclu Aouragh Mbarek.

Hassan Bentaleb

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