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C’est mon histoire : « Je me suis trouvée dans l’exil »

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DERNIÈRE DE LA FRATRIE ET HORS DU CLAN

La dernière fois que j’ai vu ma mère, c’était il y a neuf ans, elle était venue en France rendre visite à ma sœur. J’ai fait des pieds et des mains pour pouvoir la voir, et nos retrouvailles ont eu lieu à la sauvette dans une station- service, où elle faisait une halte. On est tombées dans les bras l’une de l’autre, en larmes. Et puis elle s’est mise à me raconter son nouvel appartement, ses copines, sa vie… Je n’ai presque pas parlé. J’avais surtout besoin de l’entendre. Elle est repartie en paix, je crois. Soulagée de voir que, malgré tout, j’étais une femme « normale ». Elle m’a dit « Prends soin de toi ». Quand je vivais encore à Oran, c’était plutôt : « Je vais mourir et je t’emmènerai avec moi. » Malgré tout, on avait fait du chemin…

Ma mère s’est toujours démenée pour faire vivre ses sept gosses. Mon père était chauffeur routier, souvent absent, mais tyrannique quand il était là. Il ne l’a jamais appelée par son prénom : il la sifflait. Elle n’avait ni diplôme, ni métier légal, ni le droit de sortir seule. Avec lui, on filait doux, sinon on s’en prenait une. Moi, dernière de la fratrie, je me sentais surtout hors du clan. J’avais un miroir en face de moi, ma sœur jumelle, et je voyais bien que je n’étais pas dans le moule. Je me réfugiais dans ma scolarité, le seul endroit où je me sentais bien. Tellement bien, d’ailleurs, qu’à 14 ans je suis tombée raide dingue de ma prof de français. Je ne pensais qu’à elle, je ne parlais que d’elle, c’était obsessionnel. Jusqu’au jour où l’une de mes amies me dit : « Toi, tu dois être homo. » Je n’avais pas la moindre idée de ce que c’était, donc j’ai fait des recherches. Et tout ce que j’ai pu trouver dans des livres associait l’homosexualité à une maladie grave. Affolée, je suis allée voir un imam, qui me l’a confirmé : j’étais gagnée par le mal, mais la religion allait me soigner. Contre l’avis de mon père, je me suis voilée. C’était ma façon, à moi, de mettre un couvercle sur mes désirs. À partir de là, la seule chose qui comptait pour moi était de devenir ingénieure en électronique – petite, j’avais vu l’intérieur d’un poste de télé et j’étais restée scotchée…

LE COMING OUT D’AMÉLIE MAURESMO

Plongée dans mes études, on me laisse tranquille. Ma jumelle prépare son mariage, mais de moi, ma mère répète : « Je me la garde pour mes vieux jours. » Jusqu’à mes 20 ans, ça me va très bien. Jusqu’à Amélie Mauresmo, pour être plus précise, en une de « Paris Match ». Une copine avait ramené de France le magazine, cette grande joueuse de tennis venait de faire son coming out, elle avait à peine un an de moins que moi… Dans mon cœur, ma tête, ce fut l’explosion. Au bas de l’article, il y avait l’adresse d’une association LGBT. Je voulais savoir qui j’étais, ce que j’étais, alors je leur ai écrit. Quelques mois plus tard, je reçois la réponse d’une certaine Ingrid, avec qui j’entame une correspondance.

De fil en aiguille, on tombe amoureuses, et la voilà qui débarque, un an plus tard, en pleine guerre civile. Je fais croire à mon père que c’est une correspondante de la fac, alors elle a le droit de dormir à la maison. Ni Ingrid ni moi ne nous posons beaucoup de questions : ensemble, c’est une évidence, et notre première fois est aussi intense que naturelle. Deux semaines après, elle doit repartir. Je suis très amoureuse, je suis très malheureuse, mais partir, pour moi, n’est pas une option. Je pense reprendre ma vie, mes études, exactement comme avant… Sauf que mes sœurs nous ont surprises en train de nous embrasser – ce que je ne savais pas. Du jour au lendemain, elles se mettent à me parler très mal. À tel point qu’un jour ma mère leur demande de me laisser tranquille. Ma sœur balance alors : « La pute que tu défends, elle est gouine ! » Ma mère en est tombée dans les pommes. Et puis j’ai vécu l’enfer…

« IL FAUT QUE TU PARTES DE CHEZ TOI »

Flicage permanent, téléphone interdit, allers et venues surveillés, fréquentations contrôlées… on ne me laisse plus respirer. Ma mère ne me regarde plus, ne me parle plus, mais me traîne de force chez des marabouts pour m’exorciser. J’ai tenu six mois avant de faire une tentative de suicide. À mon réveil, la copine qui m’avait trouvée inanimée me dit : « Il faut que tu partes de chez toi. » Elle m’apprend que ma famille est en train de planifier mon mariage, et ça, c’est hors de question. J’appelle Ingrid, qui tout de suite me propose de la rejoindre à Toulouse, où elle est étudiante. On raccroche. Elle s’emploie à réunir l’argent pour mon billet et mon visa, je fais toutes les démarches administratives de chez un copain d’université. Au bout d’un an, je suis prête. Un matin, je pars pour la fac. En chemin, mon pote m’attend. Dans sa voiture, il y a un sac avec mes papiers, un jean et un T-shirt, et on file à l’aéroport d’Oran. Une heure plus tard, je suis à Alger, au consulat, où je fais faire mon visa. Dans l’après-midi, un avion m’emmène vers Toulouse. Je suis sonnée : j’ai tout quitté, je n’ai plus aucun repère. Ingrid est venue me chercher à l’arrivée et m’a emmenée chez elle. L’une des premières choses que j’ai faite ? Appeler mes parents : « Je suis en France, je ne reviendrai pas. » Mon père aurait répondu : « Pour moi, Malika est morte. » J’ai su plus tard que plus personne n’a jamais prononcé mon prénom à la maison…

UNE FAMILLE DE CŒUR

Dix jours après mon arrivée, grâce à Ingrid j’étais accueillie à bras ouverts dans un colloque lesbien de la région : je n’avais jamais vu autant de femmes homosexuelles ! La présidente m’a prise dans ses bras, m’a souhaité la bienvenue et toutes ont écouté mon histoire. Juste après, un comité de soutien s’est créé : elles étaient trente, m’ont aidé à trouver du travail, des papiers, des vêtements, et m’ont appris à faire du vélo pour que je puisse me déplacer. Pour la première fois de ma vie, je ne me sentais pas « hors du clan ». Je n’avais pas le langage, je n’avais pas les codes, mais j’ai découvert le sentiment d’appartenance, et c’était très fort. Ça l’est toujours, d’ailleurs : avec elles, j’ai trouvé ma famille de cœur.

Quatre ans plus tard, j’ai obtenu une carte de séjour, repassé mon bac en cours du soir et repris mes études. J’ai fait mon alternance chez un sous-traitant d’Airbus et tout s’est enchaîné : en 2012, à 34 ans, je signais un CDI, j’obtenais la nationalité française et, aujourd’hui, je manage une équipe de dix-huit personnes. Je vais bien, j’ai tout ce qu’il me faut, j’ai la vie dont je n’aurai jamais osé rêver, et surtout je suis libre… Mais j’ai ce truc qui me tenaille, et qui parfois me réveille en sursaut la nuit : je voudrais revoir ma mère avant qu’elle ne meure. Je voudrais lui demander pardon pour tout le mal que je lui ai fait : je suis partie, j’ai fait scandale, j’ai déshonoré la famille, et cette culpabilité-là, je ne sais pas si je m’en débarrasserai un jour. Il faudrait que j’aille là-bas, ma mère est beaucoup trop âgée pour refaire le voyage. Depuis l’épisode de la station-service, elle m’appelle de temps en temps. Chaque fois, elle me demande de venir, mais j’ai la trouille. Là-bas, je n’ai plus la main. Je serai soumise aux règles familiales et, qui sait, on pourrait m’empêcher de repartir. J’ai trop bataillé pour me permettre de revenir en arrière. Aujourd’hui, je veux du calme. Je vis seule, par choix, dans un petit cocon entre la ville et la forêt, j’y suis heureuse. Aux murs de mon appartement, j’ai mis des photos de mes amis. Au milieu, il y a un portrait de ma mère.

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