Allô, Giulia ? « J’en ai marre de tout payer dans mon couple »

« Chère Giulia,

J’ai un peu honte de vous écrire, mais je ne sais plus comment faire, et j’ai l’impression que le bateau sombre et d’être seule à la barre, pendant que mon mec (Guillaume), lui, se la coule douce à regarder la mer monter – enfin, vous voyez l’idée… J’ai un bon poste dans une agence de pub, j’ai toujours gagné correctement ma vie, mais là, on projette d’avoir un enfant, et honnêtement, ça ne va pas suffire. Guillaume, lui, c’est un artiste, un créatif : il bosse dans le son et il a fait quelques musiques de pubs, c’est comme ça que je l’ai connu. Je l’ai vu arriver avec son look de zadiste, et franchement, au milieu de mes collègues hyper bien peignés, ça m’a donné un bon coup de frais ! Sauf qu’il ne veut plus faire de musique de pub, parce que pour lui, la pub, c’est un milieu de pourris. Ok. Mais alors il fait quoi ? Des maquettes. Autant dire, pas grand-chose. Parce que j’ai vu plus motivé pour que ça marche.

Au départ, j’ai essayé de l’aider : refaire son CV, monter un joli compte Instagram, nourrir ses réseaux etc. Mais quand je le fais, il me dit que je l’étouffe, et si j’ai le dos tourné, il ne fait plus rien. On est ensemble depuis quatre ans, maintenant, et là, j’en ai marre. Parce qu’il ne se rend pas bien compte, mais un bébé, c’est de l’amour, mais c’est aussi de l’argent. Des dépenses. Que je ne vais pas pouvoir assumer seule, même en nous serrant la ceinture. Donc, l’été dernier, je lui ai fixé un ultimatum : il avait trois mois pour trouver, au moins, un petit job à temps partiel pour m’aider à faire tourner la boutique. Les trois mois sont passés et… Rien.

Enfin presque : il a tenté d’être vendeur à la Fnac, serveur dans le bar en bas de chez nous, il a même fait dog sitter pendant une semaine… Mais ça ne tient jamais longtemps. Et moi, j’en peux plus. Et je trouve complètement dingue qu’il me laisse trimer comme ça, surtout qu’en plus, c’est moi qui vais le porter, l’enfant, moi qui vais me mettre en congé maternité, et arrêter de travailler : ça me fout en boule qu’il n’anticipe même pas là-dessus ! C’est horrible, mais parfois, je rêve d’un mec qui m’invite au restau, m’organise des week-ends surprise, m’offre des jolies choses – je sais, c’est complètement old school. Sauf que je l’aime. Mais vraiment. Alors je suis coincée, parce que je ne sais pas par quel bout prendre le truc pour qu’on sorte la tête d l’eau. Si vous avez une idée, Giulia, je suis preneuse… » -Lise-Anne, 35 ans.

« Chère Lise-Anne,

Des idées sur l’argent, on en a toujours. Des toutes faites, surtout. Et donc assez déconnectées du réel, en général : « l’argent ne fait pas le bonheur » ? Mon œil. Il ne le « fait » pas, à lui tout seul, ok. N’empêche qu’il y contribue très largement. Sinon, il ne nous polluerait pas autant la tête, quand il manque. Il ne nous plomberait pas le quotidien, quand il pose problème, et vous êtes bien placée pour le savoir… Sauf que ça ne se dit pas, ça ne se pense pas, ça s’écrit encore moins – ben oui, on est censé « vivre d’amour et d’eau fraîche », non ? Et « quand on aime, on ne compte pas » non plus.

Abreuvés, depuis toujours, par un idéal amoureux qui ne saurait se mêler à de basses contingences matérielles, c’est un sujet qu’on aborde très rarement en couple – et c’est même l’un des plus tabous, selon tous ceux qui ont écrit sur la question. Titiou Lecoq le démontre très bien dans son dernier livre, « Le couple et l’argent : pourquoi les hommes sont plus riches que les femmes ». Pour résumer : le couple est une très grosse arnaque pour les femmes. Point. Entre autres choses, parce qu’on leur demande, depuis toujours, de laisser faire et de ne pas se mêler d’argent. À tel point d’ailleurs qu’elles n’ont eu le droit de toucher un salaire, et d’avoir leur propre compte en banque, qu’en 1965. Autant dire hier, à échelle de l’humanité.

Or vous êtes, nous sommes, tributaire de cette histoire millénaire. Vous avez, nous avons gobé ces formules toutes faites, elles nous ont figés la pensée, et elles nous ont cimenté la bouche : parler d’argent, c’est sale. Donc on se tait, donc on encaisse, dans tous les sens du terme, et quand l’heure est venue, pour vous, de faire les comptes, vous êtes à deux doigts de déposer le bilan – de votre couple. Parce que l’enfant, en fait, quoique vous disiez, ça n’est sans doute pas le vrai problème. On a souvent tendance à s’abriter derrière nos gamins, comme si tout était plus acceptable, plus digne, et plus noble en leur nom. Sauf que le vôtre n’est pas encore là. Mais que, même sans lui, les poches trouées, sur le long terme, ce n’est pas hyper sexy. Pas besoin d’être une pépette à fric pour aimer l’idée d’un certain équilibre, ou l’autre donnerait, si ce n’est autant qu’il reçoit, du moins, de temps en temps, quelque chose.

Vivre avec un mec qu’il faut nourrir au sein, ça n’a jamais fait rêver personne. Et vous avez le droit de le penser. En revanche, n’oubliez pas que Guillaume ne vous a pas trompée sur la marchandise : le deal de départ était celui là. Vous aviez un bon poste, dans un milieu où l’argent circule vite et fort, il était le grain de sable, la surprise, l’incongru… L’artiste. Or, c’est justement pour ce qu’il était qu’il vous a fait rêver. Aujourd’hui, vous voudriez qu’il change. Ou, du moins, qu’il se bouge un peu. Aïe, Lise-Anne… Vous n’êtes ni sa coach de vie, ni sa conseillère Pôle emploi, ni sa mère – attention, parce que ça, c’est encore moins sexy. Ne mettez pas votre énergie dans un combat perdu d’avance : On. Ne. Change. Jamais. L’Autre.

C’est lui qui va décider de le faire… Ou pas. Mais vous, vous pouvez bouger. Vous pouvez vous interroger. Et par exemple, sur la place que vous occupez : celle qui gère tout, celle qui paye tout, c’est celle, aussi, qui a la puissance ou le contrôle. Ce rôle-là vous pèse-t-il vraiment ? N’y trouvez-vous pas, même indirectement, une forme de bénéfice ? Sans doute, sinon, vous seriez partie bien plus tôt. Mais à vous de comprendre pourquoi, votre rapport au monde, à l’amour, au couple, est celui-là : d’où vient-il ? Comment, par exemple, fonctionnait le premier couple que vous ayez eu sous les yeux, c’est-à-dire celui de vos parents ? Je sais, mes questions ne vont pas remplir le frigo. Mais poser correctement le problème, c’est en général assez utile pour pouvoir le résoudre. Je vous embrasse, Lise-Anne. »

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